Les exercices publics du COnservatoire ont offert cette année un très vif intérêt. J’ai signalé tout à l’heure celui dans lequel on a entendu deux actes de l’Otello de Rossini. Le dernier a produit une sensation beaucoup plus vive encore. On y a joué en entier l’opéra Joseph de Méhul ; et cette belle musique, si savamment simple, si vraie, si profondément sentie, a excité des transports et a fait couler des larmes. Je n’ai pas besoin de citer l’air : Vainement Pharaon ; il est présent à la mémoire de tous les amis de la musique ; Roger d’ailleurs l’a chanté deux fois cet hiver de manière à ce qu’on en puisse de longtemps l’oublier. La romance A peine au sortir de l’enfance a dû subir l’affreux succès de la popularité. [...]

Quoi qu’il en soit, rendons grâce à M. Auber qui a eu l’idée de cette résurrection. Elle a fait honneur au COnservatoire en produisant trois sujets distingués dans le chant dramatique, un acteur de talent et une masse de choriste doués de voix fraiches et mordantes, dont l’ensemble est d’un escellent effet. M. Riquier (Joseph), élève de MM. Bordogni et Moreau-Sainti, n’a pas une voix très forte, mais il chante avec goût et un sentiment juste de l’expression. Il a bonne tournure en scène et porte bien le costume antique supposé en usage à la cour des pharaons. Il n’a commis qu’une mauvaise action dans le cours de son rôle, c’est en chantant le premier air. Au retour de la phrase de l’andante "Comme au vent du désert", au lieu d’attaquer, comme la première fois, le sol naturel que Méhul a placé sous les syllabes du désert, le jeune chanteur, supposant sans doute qu’il est bon de varier tant soit peu une mélodie à sa seconde apparition, a fait précéder cet illustre sol  naturel, dont la couleur est si admirablement sombre, d’un petit sol dièze qui, descendant du la, a produit insi une succession chromatique d’une mignardise intolérable. M. Riquier, je sui sfâché de vous le dire, mais j’en ai bien dit tout à l’heure autant à Mlle Poinsot, cette note ajoutée par vous, si petite qu’elle soit, est un gros crime, qui serait sévèrement puni s’il y avait une législation des arts.

M. Sujol a violemment impressionné le public dans une scène de prose parlée ; c’est lui que je voulais désigner plus haut comme bon acteur. La nature de sa voix s’opposera toujours, je le crains, à ce qu’il réussisse dans l’opéra ; elle a paru tout à fait insuffisante pour ce rôle de Siméon, qui demande pour la scène principale une voix vibrante et dominatrice. Mlle Tillemont, élève de Mme Damoreau et de M. Morean-Sainti, a mis de la grâce dans la partie chantée de son rôle de Benjamin ; elle a montré beaucoup plus d’inexpérience dans le dialogue. [...]

Mais je m’aperçois que je n’ai rien dit encore du héros de la fête, M. Méry. Ce jeune hhomme, dans le rôle de Jacob, a fait preuve d’une sensibilité vraie, unie à de la dignité ; sa voix de baryton, timbrée comme une voix de basse, rappelle par son onction et par son charme sympathique celle de notre pauvre Alizard. Il chante juste de toutes façons, et avec probité. Son succès a été général et très grand. Il est élève de MM. Révial et Moreau-Sainti.

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