BEAUX-ARTS.

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SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE.

MM. A. BAZZINI, NERI BARALDI, AL. CHEVILLARD,

MLLE WEISS.

Une bien élégnate assemblée s’était donné rendez-vous à ce concert, et quel dommage que tant de beaux atours, de riches joyaux, de charmants visages, qu’un si coquet et si riant tableau ait pour cadre ce vaste, aride et impropre parallélogramme qu’on décore pompeusement du nom de Salle des Concerts ! Et depuis trente ans qu’on en est à ces regrets, il ne s’est pas trouvé une société, un homme qui ait eu l’idée et la volonté de fonder un édifice spécial, d’organiser une association, un moyen quelconque d’arriver à cette création tant désirée et si indispensable ! Tandis qu’à Arras, à St-Omer, à Calais, partout on possède une salle musicale, et que presque partout c’est la souscription volontaire, ce sont les habitants qui se sont eux-mêmes élevé ce premier accessoire d’une cité intelligente et ont fait à la fois une bonne œuvre et une bonne affaire. Et c’est à Boulogne qui a tant de raisons pour posséder des lieux de réunion dignes de la meilleure société ! C’est invraisemblable, dira-t-on au dehors, mais hélas ! ce n’est que trop vrai.

Heureusement que les artistes, même les plus grands, et surtout ceux-là, ont le bon esprit de ne pas nous punir du maigre piédestal que nous leur offrons et de se produire quand même devant l’auditoire d’élite qu’en revanche leur talent trouve chez nous.

Parmi ces artistes éminents de l’époque, il en est un que Boulogne a la gloire d’avoir pour ainsi dire inventé, qu’elle a reçu un jour, étranger, inconnu, mais que ce jour-là elle a salué comme le digne continuateur de Paganini, et Paris, Londres, le monde musical tout entier a ratifié son jugement. Qui ne connaît, qui n’a entendu et admiré Bazzini ? qui n’a rendu hommage à ce talent si pur, si puissant, si délié, si grave et si fantasque, toujours contenu même au milieu de ses plus capricieuses fantaisies ? Le nommer aujourd’hui, c’est le proclamer l’un des célèbres violonistes du siècle, et c’est là un éloge suffisant.

M; Néri-Baraldi, c’est un organe sonore et étendu, utilisé avec un art infini, conduit avec une méthode parfaite. Rarement il nopus est donné d’entendre une voix aussi pure unie à tant de talent, si accentuée à la fois et si flexible, interprête si accomplie de cette belle musique des Mercadante et des Verdi. Aussi le succès de ce chanteur a-t-il été grand, et le canzone si spirituel de Rigoletto de Verdi, rendu par lui avec on ne peut plus de verve et de distinction, a-t-il eu les honneurs du bis.

Le violoncelle de M. Chevillard se lamente comme la plaintive élégie, et vraiment il semble parfois qu’une âme humaine soit emprisonnée dans les profondeurs de cet instrument sympathique aux cœurs attendris. M. Chevillard n’est pas seulement un exécutant de beaucoup de mérite, il est encore compositeur de morceaux très-gracieux.

Mlle Weiss est l’élève de Jacques Herz, et c’est là un titre incontestable de talent aux yeux de ceux qui connaissent de réputation l’habileté du célèbre professeur. Ajoutons bien vite que Mlle Weiss justifie complètement une telle origine, et que le morceau de Liszt qu’elle a joué nous a révélé en elle une pianiste de première force.

M. de Grau, qui atenu le piano d’accompagnement pendant presque toute la durée du concert, s’est acquitté de cette modeste tâche avec son talent et son goût habituels.

 L’orchestre a enlevé de verve l’ouverture de Zampa et celle du Signor Pascarello, de Poitier. Nous avons vu avec satisfaction que notre musique des concerts s’était enrichie de nouveaux sujets qui lui apportent le concours d’un talent éprouvé et plus qu’ordinaire. À l’heure qu’il est, tous ou presque tous les artistes dissidents sont rentrés dans le giron commun, et déjà sous l’influence d’un chef supérieurement habile vous voyez quels bons résultats l’on retire de cette union si longtemps désirée. Soyons donc heureux de cet esprit de concorde qui semble devoir désormais unir et fortifier tous nos artistes ; l’art et notre belle cité en profiteront tous deux.

A. d’Hauttefeuille.