Théâtre des Arts.

Première représentation du Colporteur, ou l’Enfant du Bûcheron, opéra-comique en trois actes, paroles de M. Planard, musique de M. Onslow.

Il est déjà loin de nous l’heureux temps où la scène de Feydeau s’enrichissait des productions spirituelles de MM. Etienne, Duval et Saint-Just. Celui-ci a terminé son rôle dans la grande comédie dont notre planète est le théâtre ; l’auteur du Tyran domestique se livre exclusivement au culte de Thalie, tandis que le premier, abandonnant le commerce des Muses, se jette à corps perdu dans l’arène politique. Aujourd’hui les autels d’Erato ou d’Euterpe sont desservis par MM. Scribe, Planard et Cœteri. Malgré les efforts de nos auteurs de libretti français, le Calife, Maison à vendre, Joconde, seront toujours regardés par les vrais connaisseurs comme le type des ouvrages qui, sous le rapport littéraire, furent la gloire de notre seconde scène lyrique ; on y trouve tout à la fois une action vraiment comique, un plan sagement ordonné, une intrigue bien conduite, de bonnes scènes de comédie, un dialogue élégant et correct, et des vers qui ne ressemblent point à de méchante prose. M. Planard lui-même suivait la route tracée par ces guides excellens, quand il composa la Lettre de change. Pourquoi donc s’est-il fourvoyé?? C’est ce que nous allons examiner.

Il s’est acquis une certaine réputation, et il l’exploite ; en faisant vîte [sic], il gagne plus d’argent qu’en faisant bien ; d’ailleurs, ses rivaux ne sont pas des concurrens bien redoutables.

Au reste, ces considérations, qui dirigent tout aussi bien l’auteur de Fiorella que l’auteur du Solitaire, ne sont pas les seules causes de la médiocrité toujours croissante de nos poèmes d’opéra- comique ; il faut surtout l’attribuer au nouveau systême [sic] musical, à la révolution opérée par M. Rossini. Le servum pecus des compositeurs ne rêve plus que morceaux d’ensemble, chœurs interminables, finales, solos de flûte, de clarinette, de hautbois, de cor, de trombonne [sic], etc., etc., etc. Ces Messieurs, parodiant un homme de génie, singent les Italiens ; ils voudraient faire de la scène de Feydeau une succursale de Favart.

Cette manie de faire chanter continuellement les personnages d’un drame et les instrumens de l’orchestre, gêne singulièrement les auteurs : on ne leur laisse pas le temps de parler, et quand ils parlent, les accompagnemens ne permettent pas qu’on entende leurs paroles ; aussi, leurs compositions bizarres, indigestes, tronquées, sont de véritables libretti. S’ils acceptent un rôle secondaire, quand ils pourraient se placer sur la même ligne que le compositeur, qu’ils suivent donc tout-à-fait l’exemple de leurs confrères d’Italie : ceux-ci gardent prudemment l’humble anonime [sic].

Laissons là les réflexions et passons à l’analise [sic] du Colporteur, opéra- comique.

La scène se passe en Russie. Un chef de barbares fait massacrer toute la famille régnante et s’empare du trône. Un jeune prince, encore au berceau, échappe seul au carnage. Au milieu du désordre et du tumulte, un officier du palais, Igor, l’enlève, le porte dans la cabane d’un bûcheron, où il ne trouve qu’un enfant à-peu-près de l’âge du prince ; il fait rougir la pointe de son épée, trace une marque profonde au bras gauche de la faible créature qu’il a sauvée, dépose une bourse pleine d’or et s’enfuit. Le bûcheron est devenu geôlier d’une prison d’état, ses deux fils ont grandi ; l’usurpateur occupe toujours le trône, où il se maintient à force de crimes. Ses vengeances publiques ayant irrité les esprits et soulevé des légions entières, il a recours à des espions qui, sous différens prétextes, se glissent partout, et font périr par le fer ou le poison les victimes désignées. Ici commence l’action.

Un émissaire du tyran, déguisé en colporteur, s’introduit dans la forteresse dont l’ancien bûcheron est geôlier ; il demande à y passer la nuit : cette faveur lui est accordée. Igor commande dans cette place forte ; il raconte à Oscar, officier qui vient le remplacer, comment il a soustrait à une mort certaine le jeune prince, qui doit être l’un des deux fils du geôlier. La cicatrice qu’il porte au bras le fera reconnaître. Les moyens qu’ils emploieront pour le placer sur le trône de ses ancêtres, font ensuite l’objet de leur entretien. De l’endroit où il est placé, le faux colporteur entend toute cette conversation. Quelle bonne fortune pour lui?! Las d’exercer un métier périlleux, il ne veut plus faire qu’une bonne opération pour se retirer ensuite des affaires ; peut-il s’en présenter une plus lucrative?? Mais comment s’y prendre pour donner la mort au dangereux rival de son maître?? Il imagine une loterie. Les jeunes filles et les jeunes gens, au nombre desquels est Alexis (le prince), se pressent, se grouppent [sic] autour du prétendu charlatan. Bientôt celui-ci déclare que la loterie est échue à un jeune homme dont le bras gauche est marqué d’une cicatrice. Alexis montre cette cicatrice, et on lui remet l’objet qu’il a gagné. Le Colporteur régale les joueurs, leur verse de la liqueur ; Alexis n’est pas oublié, mais on lui offre un breuvage empoisonné. Le prince va vider la coupe fatale, lorsque le geôlier propose la santé du grand prince. A ces mots, Alexis indigné, jète [sic] son verre loin de lui. Les soldats furieux l’entraînent dans la tour. Oscar a été témoin de cette scène ; maintenant il connaît le prince. L’empoisonneur désappointé, aborde l’officier, se fait passer pour un conspirateur. Tous les mécontens sont rassemblés dans un château voisin. Oscar est d’avis qu’il faut aller les rejoindre avec le prince. Le colporteur lui fait des objections dont l’effet doit être d’éloigner Oscar et de retenir Alexis. Le commandant semble y consentir ; mais il va voir le prince avant de partir. Ils échangent leur coiffure et leur manteau. Alexis descend ; le Colporteur trompé, le prend pour Oscar, le laisse aller, s’arme d’un poignard, monte à la tour, mais il y trouve un adversaire qui s’était mis sur ses gardes. Oscar lui plonge son épée dans le corps et l’envoie débiter ses fioles dans le royaume de Pluton. Les Boyards, ayant le prince à leur tête, lèvent l’étendard de la révolte, marchent vers le palais du tyran. Partout on entend ces mots : L’Enfant du Bûcheron ; c’est le signe de ralliement. Des cris, des fanfares, le son des cloches annoncent bientôt la chute de l’usurpateur et le triomphe d’Alexis.

Dans cette analise [sic], nous avons oublié Mina, jeune batelière, qui brûle pour Alexis, malgré un froid rigoureux et des manches de gaze ; Koli, frère supposé du prince ; c’est un frileux qui ne brûle pour personne, mais qui grelotte toujours ; la vieille Valentine, qui ne sert qu’à remplir la scène pendant la moitié du troisième acte.

L’exécution musicale n’a pas été irréprochable, surtout dans les morceaux d’ensemble. Léon Chapelle, Gondouin, Jouanno, Edouard, Mme. Louis, et quelquefois Mme. Certain, ont laissé trop à désirer comme chanteurs. En général, ils ont mieux réussi comme acteurs. Andrieux a joué avec chaleur et intelligence plusieurs parties du rôle d’Oscar ; il nous a si rarement fourni l’occasion de faire l’éloge de son jeu, que nous ne voulons pas différer le petit tribut d’éloges qu’il mérite ; ses camarades voudront bien attendre. Nous n’ajouterons rien, avant la deuxième représentation de cet opéra, aux réflexions que nous ont déjà suggérées le poême et la musique.

V. D.