Zémire et Azor, comédie-ballet, paroles de Marmontel, musique de Grétry.

Le 19 janvier dernier, je sortis de l’Opéra de Manheim sur les neuf heures du soir, je montai dans ma chaise à minuit, et sans en sortir, sans me coucher, sans me déshabiller, je me trouvai, le 23 suivant, à la porte de la Comédie-Italienne, rue Mauconseil, pour assister à la onzième représentation de Zémire et Azor, comédie-ballet en vers et en quatre actes, mêlée de chants et de danses. Il y aurait dans cet exploit de quoi immortaliser un petit-maître, mais parce que je ne suis qu’Allemand, pour parler le langage patriotique de M. de Belloy, parce que je suis obscur, modeste et un peu nigaud, vous verrez qu’il n’en sera pas plus question que s’il n’avait pas existé, et qu’on trouvera plus court de l’oublier que de lui accorder la célébrité qu’il mérite.

Zémire et Azor ont paru à la cour avec beaucoup de succès pendant le dernier voyage de Fontainebleau ; ils se sont ensuite montrés à Paris, au grand jour, le 16 décembre de l’année qui vient de finir, et y ont reçu le même accueil; on a voulu voir jusqu’à leurs père et mère, c’est-à-dire que le parterre a demandé les auteurs avec des cris redoublés. Le compositeur, M. Grétry, a comparu, amené par les acteurs; le poète, M. Marmontel, s’est éclipsé à temps pour se soustraire aux honneurs de l’ovation théâtrale. Cependant le parterre, agité par le démon de l’enthousiasme, criant toujours : Adducite mihi psaltem, Arlequin s’est montré en habit de ville, sans masque. Il n’avait pas compté avoir affaire au public ce jour-là, et il était sur le point de gagner son gîte pour y souper modestement et tristement, comme s’il n’était pas un grand homme au sein de sa famille, à côté de sa chère et chaste moitié. Une partie du parterre crut voir arriver Marmontel ; mais Arlequin, trop grand, trop juste pour usurper une gloire qui ne lui appartenait point, arrêta les acclamations, et dit « Messieurs, je vous avertis que je ne suis pour rien dans tout cela; ainsi n’allez pas me prendre pour l’auteur. Nous l’avons cherché partout; mes camarades ont été au grenier, tandis que j’étais à la cave; nous n’avons pu le trouver; enfin le portier est venu nous dire qu’il l’a vu sortir et monter en fiacre. » Cette noble harangue décida le parterre à se séparer, après avoir applaudi M. le duc d’Orléans et Mme la duchesse de Chartres, qui avaient assisté au spectacle en loge publique.

Je ne sais pourquoi messieurs du parterre n’ont pas voulu faire à Mme Le Prince de Beaumont l’honneur de la demander. C’est dans son Magasin des enfants que vous avez pu lire le conte charmant de la Belle et la Bête , et c’est le sujet que M. Marmontel a mis sur scène, sous le titre de Zémire et Azor; Zémire est la Belle, et Azor la Bête. De mauvais plaisants ont dit que la Belle était la musique, et la Bête les paroles ; mais les mauvais plaisants ne se piquent pas toujours d’être équitables, et ces pointes sont trop aisées à trouver pour en faire quelque cas.

De tous les ouvrages immortels de Mme Le Prince de Beaumont, je n’ai jamais lu que ce conte de la Belle et la Bête, qui est d’environ une vingtaine de pages. Il est écrit simplement, naïvement; il est surtout plus intéressant qu’aucun des contes que je connaisse, sans en excepter ceux de l’Ancien et du Nouveau Testament. Sans M. Marmontel, je n’aurais jamais lu ce beau conte, je n’en aurais jamais eu connaissance, je n’aurais jamais rendu justice à Mme Le Prince de Beaumont. A quoi tiennent tous les grands événements de la vie ! Il y a, à la vérité, de savants critiques qui réclament le conte de la Belle et la Bête comme appartenant à Mme de Villeneuve; mais je ne connais pas cette Mme de Villeneuve; je ne veux pas avoir à partager ma reconnaissance, et je la garde tout entière à Mme Le Prince de Beaumont, qui a voulu prouver à ses enfants en Magasin, que la bonté est, à la longue, une qualité à laquelle personne ne résiste, et que, même dépourvue de beauté, elle finit par se faire aimer pour elle-même: cette morale est certainement bonne à prêcher aux enfants.

Quoique l’histoire de la Belle et la Bête ne soit au fond qu’un conte à bercer les enfants, il y avait dans ce conte de quoi enchanter, intéresser, faire fondre en larmes tout Paris, parce qu’il est plein de naïveté et d’intérêt ; mais M. Marmontel est froid ; il n’a point de sentiment ; il n’entend point le théâtre, et sa pièce se ressent de tous ces vices. Aussi n’a-t-elle pas soutenu le succès brillant de sa première journée, les applaudissements ont diminué de représentation en représentation ; et quoiqu’on s’y porte encore en foule, on ne laisse pas d’en dire beaucoup de mal. Le grand malheur de cette pièce, c’est de manquer d’effet; rien n’est à sa place, l’exposition se fait au troisième acte ; il ne s’agissait pas de suivre le conte platement pas à pas, il fallait se le rendre propre, le concevoir, pour ainsi dire, et en accoucher de nouveau. Si M. Sedaine avait eu à traiter ce sujet, il y a à parier qu’il n’aurait pas permis au décorateur de remplir de rosiers tout le salon du palais enchanté. Quelle bêtise ! Il n’en fallait qu’un. Il aurait peut-être commencé la pièce, comme M. Marmontel, par l’orage ; mais au milieu du bruit excité par le vent, la pluie et le tonnerre, il nous aurait premièrement montré la Bête, elle aurait examiné le rosier ; vraisemblablement elle aurait dit : On n’a pas encore touché à ces roses... et aurait passé : car il était essentiel de fixer nos yeux dès le commencement sur ce rosier, puisqu’une rose cueillie devait décider du sort de tous les acteurs de la pièce. Mais nos merveilleux ne déroberont donc jamais à Sedaine son secret ? Le rôle de Sander est ce qu’il y a de plus mauvais dans cette pièce ; aussi le charmant Caillot n’a jamais pu en faire quelque chose. La seule scène où le poète m’ait fait vraiment plaisir, c’est lorsque la Bête s’offre pour la première fois aux regards de la Belle ; la frayeur de Zémire est extrême, et Mme Laruette joue cette scène à merveille. Je trouve un autre mot charmant dans son rôle, quoiqu’il soit à peine remarqué par le parterre. La Bête lui propose, pour s’amuser dans son palais, la culture des arts, des jardins, des fleurs. Ah! des fleurs ! s’écrie Zémire. Cela est si naturel dans la bouche d’une jeune personne qui n’est malheureuse que parce que son père a cueilli une rose.

Vous me demanderez des nouvelles de la musique, mais comment, au sortir de l’Opéra de Manheim, serais-je en état de juger de l’Opéra-Comique de la rue Mauconseil ? Zémire et Azor de M. Grétry ne ressemble en aucune manière au Catone in Utica del Niccolo Piccini ; il n’y a aucune sorte d’analogie entre la manière de chanter de M. Clairval et la méthode sublime d’Antonio Raaf ; je doute que Mme Laruette ait jamais le gosier et les accents de la jeune Danzi que j’ai vue débuter à Manheim, et qui deviendra un des plus grands sujets de l’Europe si elle est capable d’étude et d’application et si elle tombe entre les mains d’un bon maître. Il me faudra bien six semaines pour oublier les divins accents de Raaf, lorsqu’il chante :

Per darvi alcun pegno

D’affeto, il mio core

Vi lascia uno sdegno,

Vi lascia un amore,

Ma degno di vot,

Ma degno di me;

et pour me raccoutumer à entendre chevroter doucereusement le charmant Clairval:

Ah! quel tourment d’être sensible,

D’avoir un coeur fait pour l’amour,

Sans que jamais il soit possible

De se voir aimer à son tour.

Quant à l’exécution surprenante, sublime, aujourd’hui peut-être unique en Europe, de l’orchestre de Manheim, je ne sais combien de temps il me faudra pour l’oublier et pour refaire mon oreille à la discordance de ces scieurs de corde qui accompagnent nos acteurs à la Comédie-Italienne, sans nuances, sans âme et sans sentiment.

L’abbé Galiani, dans le temps qu’il professait à Paris pour notre commune édification, disait que Dieu avait donné aux Français les sens plus parfaits qu’aux autres, mais qu’il n’avait pas achevé, et qu’il avait excepté de ses dons celui de l’ouïe. Le charmant petit abbé prouvait la supériorité de leur vue par ces assortiments de couleurs exquis, par ces nuances délicates qu’on remarque dans les étoffes françaises ; il démontrait la supériorité de leur goût par l’excellence incontestable des cuisiniers français, celle de leur odorat par la réputation de leurs parfumeurs ; la supériorité de leur tact n’était pas moins bien établie, mais par une démonstration qui ne pouvait guère se faire en présence des dames ; il finissait par prier Dieu d’ouvrir les oreilles françaises, de leur ôter la dureté et de faire prospérer en France les travaux apostoliques des missionnaires d’Italie et de Germanie. C’est pour exaucer en partie cette prière que Dieu a accordé à la France le charmant Grétry ; mais la langue qu’il a le malheur d’interpréter en musique ne lui permettra jamais de prendre le vol des grands maîtres d’Italie, et l’aigle de l’Ausonie, se traînant toujours à côté d’un canard du Limousin, désapprendra insensiblement de s’élancer dans les airs, perdra son essor, et finira par dire Jacquot aussi distinctement que cet aigle que nous rencontrâmes dans le jardin de M. le prince de Soubise à Saint-Ouen, et qui, n’ayant plus d’autre cri que celui de jacquot, consterna si fort Denis Diderot. Du moins, si je m’en rapporte à mes oreilles un peu gâtées à Manheim, il me semble avoir remarqué dans Zémire et Azor plusieurs tournures de chant à la française qui sont pour moi d’un mauvais présage. Pour prévenir les suites de ces fâcheux symptômes, il faudrait que M. Grétry reprît de temps en temps la route d’Italie afin de s’y rafraîchir la tête et de renouveler ses idées : c’est un malheur d’être unique dans son genre et le seul de son pays; il n’y a point de communication d’idées, point de frottement ; on dépense toujours, continuellement, sans jamais réparer ses richesses, et qui peut se croire assez riche pour soutenir à la longue cette dépense et pour se garantir de l’épuisement ?

Ce n’est pas qu’il n’y ait des choses d’une grande beauté, d’un grand charme, d’une grande délicatesse dans Zémire et Azor. Le premier air est bien fait et avec esprit. C’est l’esclave qui le chante ; il meurt de peur dans ce palais, il veut persuader à son maître que l’orage a cessé et que c’est le moment de se remettre en route, quoique l’orage soit encore dans toute sa force ; l’orchestre fait un vacarme épouvantable, tandis qu’Ali prétend qu’il n’y a plus ni vent ni pluie. Le duo entre le maître et l’esclave qui s’endort après avoir bien soupé est très bien fait aussi, et c’est bien la faute du poète s’il ne fait pas plus d’effet. Ali bâille très naturellement en musique. L’air de Sander :

La pauvre enfant ne savait pas

Qu’elle demandait mon trépas, etc.

est calqué par le poète et le musicien d’après le Misero pargoletto, il tuo destin non sai ; mais M. Marmontel n’est pas encore un Metastasio, et l’air de M. Grétry ne fait point d’effet; je ne sais à qui en est la faute. Le trio qui commence le second acte, entre les trois soeurs travaillant à la lumière d’une lampe en attendant le retour de leur père, ce trio est un chef-d’oeuvre de sentiment et de délicatesse; les paroles que M. Marmontel a fournies sont faites à ravir. L’air de Zémire : Rose chérie, mérite le même éloge; mais Mme Laruette a été assez malavisée pour obliger M. Grétry à le tronquer. La lettre que Sander écrit à ses filles, lorsqu’il a le dessein de repartir, est en revanche bien maussadement mise en musique. Le dernier air de Zémire : Azor ! en vain ma voix t’appelle, est aussi un peu à la française, mais les accompagnements sont charmants, et pour imiter les échos d’un endroit sauvage où se passe la scène, le compositeur a placé des cors et des flûtes dans le cintre qui répètent jusqu’à deux fois, toujours en s’affaiblissant, les traits des cors et des flûtes de l’orchestre. Cette petite magie dont M. Grétry a usé trop sobrement a fait beaucoup de plaisir ; au reste, ce n’est qu’une imitation du même prestige employé par Tomaseo Traetta dans l’opéra de Sofonisba.

Mais c’est le troisième acte surtout qui a fait la fortune de Zémire et Azor, et dans ce troisième acte, le trio du tableau magique entre le père et les deux filles qui lui restent. Ce morceau n’est accompagné que de clarinettes, cors et bassons placés derrière le tableau magique, et l’orchestre se tait; cela est d’un grand charme et a fait le plus grand effet. Il faut, pour satisfaire ma vanité, que je rapporte une anecdote au sujet de ce morceau. Grétry, voulant savoir mon opinion sur son travail, me pria, l’été dernier, d’entendre les principaux airs de Zémire et Azor. Le jour fut pris ; il se mit à son clavecin, et chanta sans voix, en maître de chapelle, c’est-à-dire comme un ange. Il s’aperçut aisément du plaisir que me faisaient la plupart de ces morceaux à l’air du tableau magique je dis, comme aux précédents : Cela est charmant ; mais je le dis d’un ton très différent, plutôt de politesse que de sentiment. J’attribuai d’abord à quelque distraction de ma part le peu d’effet que m’avait fait ce morceau ; mais, réfléchissant ensuite le soir chez moi sur ce phénomène, je crus en avoir découvert la cause ; et comme le succès de cet air me paraissait de la plus grande importance pour le succès de la pièce, j’allai voir l’auteur le lendemain matin pour lui faire part de mes réflexions. Grétry me laisse dire et me répond : "Je me suis bien aperçu hier que mon trio ne vous plaisait pas, que vous ne l’aviez loué que par politesse : cela m’a tracassé toute la nuit, et j’ai employé la matinée à le refaire." En même temps il se mit à son clavecin, et me chanta le morceau composé un moment auparavant ; il avait choisi mon ton et fait usage de toutes mes observations avant de les avoir entendues. Je l’embrassai et lui dis en sortant : "Je vois bien qu’avec vous les conseillers se lèvent trop tard ; ne touchez plus à ce diamant, il fera la fortune de votre ouvrage." C’est le morceau du tableau magique qui a eu un si grand succès, et que vous trouverez dans la partition ; il est fait avec rien.

Grétry a la physionomie douce et fine, les yeux tournés et l’air pâle d’un homme de génie. Il est d’un commerce aimable. Il a épousé une jeune femme qui a deux yeux bien noirs, et c’est bien fort pour une poitrine aussi délicate que la sienne; mais enfin il se porte mieux depuis qu’il est marié, et M. le comte de Creutz dit qu’il en faut glorifier le Très Haut. La passion que ce ministre a pour Grétry est une espèce de culte religieux. Il dit l’autre jour à un de mes amis : "Ne trouvez-vous pas le trio des trois soeurs : Veillons, ma soeur, veillons encore, bien céleste? — Je le trouve charmant," dit mon ami. M. de Creutz reste un moment interdit, puis lui serre la main, le regarde en rêvant profondément et lui dit: "Laissez céleste." Au sortir de la première représentation des Deux Avares qui n’avait pas réussi à la cour, M. le prince de Beauvau rencontra M. le comte de Creutz et lui dit: "Eh bien, la musique ?" M. de Creutz prend un air modeste et dit : "Elle n’est que divine." L’enthousiasme rend ordinairement bien heureux ceux qui en sont atteints et ne déplaît pas à ceux qui en sont témoins. Je me rappelle que M. le comte de Creutz nous parla un jour d’un fruit de la Suède dont le nom ne me revient pas, mais qui a quelque analogie avec la fraise. "Ce fruit, nous dit-il, est si exquis, si délicieux, que lorsqu’on en a mangé, on est vingt-quatre heures sans pouvoir entendre prononcer le nom de quelque fruit que ce soit !"