Beaux-arts.

Concert populaire de musique classique du cirque Sainte-Marie. — Œuvres musicales de M. le comte de Reiset.

I.

Une fois encore, les puissantes et radieuses inspirations des maîtres de l’art classique ont enthousiasmé le peuple, une fois encore il nous a été donné d’assister à ce spectacle incomparable d’une foule acclamant les grandes œuvres, comprenant le génie, en subissant le charme, et manifes­tant solennellement son émotion et sa sympathie. L’orchestre de M. Pasdeloup a trouvé, à Rouen, un auditoire digne de lui ; nous, nous avons trouvé l’orchestre digne des œuvres qu’il a interprétées. Quelle fougue et quel en­train dans ces vaillantes phalanges ! Quelle délicate entente des nuances et des finesses mélodiques ! Quel ensemble aussi et quelle perfection de sons ! Nous n’avons pas à renouveler les éloges que nous avons adressés l’an der­nier à M. Pasdeloup, nous les maintenons. Ce chef d’orchestre est à la hau­teur de la noble mission qu’il s’est donnée.

Nous voulons dire un mot des œuvres entendues. Nous écartons la délicieuse canzonetta de Mendelssohn, exécutée par tous les instruments à cordes, elle a été donnée et applaudie l’an dernier, et les dilettantes qui suivent les matinées de M. Engelmann la connaissaient de longue date. J’en dirai autant de la symphonie en ut mineurde Beethoven, qui formait la base du programme de l’année précédente. Il est vrai qu’on ne se lasse jamais d’entendre ce chef-d’œuvre, où le génie puissant de Beethoven s’est élevé aux sommets. L’ouverture de Guillaume Tell est dans toutes les mémoires, seule­ment il est rare de l’entendre exécuter par un orchestre d’élite qui peut pro­duire des solistes comme MM. Brunot, sur la flûte, Casteigner, sur le cor, et Poëncet, sur le violoncelle.

Ce qui était nouveau pour Rouen, c’était le prélude du cinquième acte de l’Africaine, unisson grandiose, où les instruments s’élèvent à l’émotion et à la puissance de la voix. L’auditoire a frémi tout entier, il a acclamé et bissé avec enthousiasme. L’ouverture de Joyeuses Commères de Windsor a jeté par poignées les mélodies riantes, les dessins gracieux, les chuchotements, les gais propos, tout le frais cortège d’un jour d’été plein de soleil et de vie. Joyeuses commères, qu’il faisait bon à Windsor, ce jour-là, aux bords de la Tamise, à l’ombre du grand château royal !

Le concerto de Rode, pour violon, a permis à M. Montardon de faire valoir son riche et brillant talent. Ce jeune musicien, qui vient de remporter le premier prix du Conservatoire, est déjà passé maitre. Il a fait preuve d’une virtuosité hors ligne. Ce qui le distingue, à notre sens, c’est l’extrême pureté de ses sons, la souplesse et l’intelligence de son archet qui chante sur les cordes avec une aisance magistrale et un art exquis. En cela, il procède del’école moderne, et continue les excellentes traditions de Kreutzer, Baillot, Lafont, Alard et Maurin.

Le Freischütz, représenté à Berlin en 1822, et arrangé pour la scène française sous le nom de Robin des Rois, en 1824, est bien de son époque, époque féconde, pleine de sève, d’originalité, de poésie et d’avenir. Je parle au point de vue de l’art Weber est un type resté populaire [sic]. Ses douces mé­lodies, son imagination heureuse, ses nouveautés dramatiques, je ne sais quelle auréole légendaire qui entoure son souvenir, l’ont rendu sympathique à la foule. Freischütz est une de ses bonnes œuvres, et de celles qu’on ai­mera toujours.

J’ai réservé la place d’honneur à l’adagio du septuor de Beethoven, œuvre exquise, s’il en est, œuvre qui honore l’esprit humain, qui console, qui élève, qui enchante. C’était, sans doute, pendant les années heureuses qu’il passa auprès de l’électeur de Cologne que Beethoven, se laissant aller aux plus suaves inspirations de son cœur, écrivait ces pages radieuses où la poésie, les hautes contemplations, l’idéal et l’extase ont revêtu un si ma­gnifique langage. Grand et noble cœur, que les douleurs, les déceptions, les tourments de tous genres sont venus broyer trop tôt, et qui, sous ces dures étreintes, n’a plus rendu que des larmes : des larmes et aussi des dédains sinistres, dont ses dernières œuvres révèlent l’amertume.

Dire que l’orchestre de M. Pasdeloup a fait revivre cesbelles choses, c’est répéter ce qui était dans toutes les bouches, et ce qu’ont confirmé les ap­plaudissements répétés de l’immense auditoire et la couronne de fleurs que la ville de Rouen lui a décernée.

[...].