Comité des fêtes de bienfaisance de Rouen.

Cirque Sainte-Marie. — Concert au profit des pauvres, sous la direction de M. Pasdeloup.

Le grand succès obtenu par la société musicale de M. Pasdeloup, dans les deux concerts qu’elle vint nous donner il y a deux ans, était resté dans le souvenir de tous ceux qui y avaient assisté. On en avait beaucoup parlé et il était certain qu’un nouvel essai serait bien accueilli. MM. les membres du comité des fêtes de bienfaisance ont eu le tact de comprendre le sentiment public, de s’en inspirer en faisant appel à M. Pasdeloup et son harmonieuse phalange.

Trop de timidité eût empêché de prendre cette détermination hardie, car déplacer ainsi soixante-dix artistes de talent qui ont tous leurs occupations journalières à Paris, nécessite des frais considérables. On a osé, on a compté sur le bon goût du public rouennais et l’on a pleinement réussi. Tous nos compliments sont acquis à MM. les membres du comité. La fête a été vraiment magnifique.

La salle du cirque Sainte-Marie avait été disposée aussi convenablement que cela est possible pour recevoir dignement la brillante assemblée qui devait s’y rendre. Les banquettes avaient été rembourrées, recouvertes de tapis et divisées en stalles, puis l’éclairage avait été considérablement augmenté, à l’aide du gaz et d’une grande quantité de girandoles à bougies.

Ainsi qu’en parlant d’une fête dans la capitale, l’on dit : tout Paris y était ; nous dirons pour le cirque Sainte-Marie : tout Rouen s’y pressait, et nous ajouterons Elbeuf, qui nous avait envoyé un contingent très important. Dans cette brillante assemblée, nous avons remarqué M. le sénateur préfet et sa famille, M. le maire de Rouen, M. le secrétaire général, les principaux membres de la magistrature, toutes les notabilités de notre ville et beaucoup de dames en élégante toilette. Quant aux places dites populaires elles étaient combles, et il en eût été de même avec un espace dix fois plus grand.

Le programme du concert était composé d’œuvres des meilleurs maîtres : Beethoven, le génie herculéen de la symphonie ; Weber, l’auteur passionné et entraînant ; Mendelssohn, le musicien aux ciselures élégantes ; Nicolaï, et enfin Rossini et Meyerbeer, les deux grands compositeurs dramatiques de notre époque.

L’ouverture de Freischütz a été enlevée avec beaucoup de verve. La symphonie en ut mineur, parfaitement dite, a vivement impressionné l’auditoire qui a acclamé les trois parties qui la composent, notamment le scherzo final, si admirable, si grandiose et si entraînant.

Le prélude du cinquième acte de l’Africaine, qui avait été demandé par le comité à M. Pasdeloup, a électrisé le public, qui l’a fait bisser. Cette phrase de vingt-quatre mesures se développe dans toute sa largueur, dans toute sa simplicité, nous pourrions même dire dans toute sa nudité, car elle n’a pas une note d’accompagnement. Elle produit un prodigieux effet qui surprend les musiciens au goût raffiné, mais qui s’explique et se justifie en proclamant la puissance que possède sa mélodie, puissance irrésistible que rien ne saurait combattre et qu’il faut admettre puisqu’elle est une des plus grandes forces de la musique.

L’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor de Nicolaï, que nous ne connaissions pas, est un charmant morceau. L’introduction en est large, élégante, séduisante et l’on regrette qu’elle soit si courte. L’allegro est rempli de détails ravissants et la péroraison en est brillante. Elle a été fort bien exécutée et très applaudie.

Que dire du sublime adagio du septuor de Beethoven ? Tous les musiciens le connaissent et ils ne se lasseront jamais de l’entendre. C’est de la grande musique dans toute l’acception du mot. Il a été dit avec une rare perfection par tous les instruments à cordes et par MM. Grisez, Espeignet et Mohr.

N’oublions pas non plus le fragment canzonetta de Mendelssohn, un bijou musical qui a fait le plus vif plaisir.

M. Montardon, premier prix du Conservatoire, a fort habilement joué le concerto de Rode. Cet artiste, qui est encore un tout jeune homme, est doué d’un excellent sentiment musical ; son jeu, qui est très habile, brille par une exquise délicatesse et un goût très pur. Il a été très chaleureusement applaudi et rappelé. L’ouverture de Guillaume Tell, que nous n’avons plus à apprécier, a été supérieurement exécutée et a brillamment terminé cette véritable fête musicale dont tous les auditeurs garderont la mémoire. Merci à M. Pasdeloup et aux vaillants artistes qu’il dirige avec tant d’habileté et de talent ; disons-leur : “au revoir, et le plus tôt possible !” Terminons en disant qu’une magnifique couronne a été offerte à M. Pasdeloup, aux applaudissements de toute la salle qui était pleine.

Approximativement, la recette doit s’élever à treize ou quatorze mille francs. Fût-elle moindre que ce serait encore un magnifique résultat dont il faut féliciter les artistes et les intelligents organisateurs de ce beau concert.

Malliot.