Chronique musicale.

Du Comité des fêtes de bienfaisance de Rouen

Grand concert populaire de musique classique, au profit des pauvres, sous la direction de M. Pasdeloup.

Si nous n’avions pas présent à la mémoire les concerts que Pasdeloup et son orchestre ont donnés dans notre ville il y a deux ans, nous dirions que jamais à Rouen il n’y eu un aussi beau concert que celui du comité des fêtes de bienfaisance avait organisé au profit des pauvres, et qui a eu lieu hier, à huit heures du soir, dans la salle du cirque Sainte-Marie. Il est vrai que c’était encore Pasdeloup et son harmonieuse phalange qui faisaient ce miracle. En effet, cet admirable orchestre ne peut redouter de concurrence que de lui-même. Nous disons donc que le chef et ses orchestrants se sont surpassés et que l’empressement de la population rouennaise à venir les entendre a été dépassé par la vive et profonde impression qu’ont éprouvée leurs nombreux auditeurs.

S’il est une institution artistique dont l’heure a été devinée, l’opportunité comprise, l’avenir pressenti, c’est bien celle des concerts populaires de musique classique. Aussi quelle réussite ! Quelle vogue durable, persistante et qui augmente sous les succès répétés ! C’est qu’elle répondait à un besoin réel, c’est qu’elle était commandée par le progrès musical qui s’accomplissait dans toutes les classes de la société. Les magnifiques concerts du Conservatoire, qui avaient créé cette prédication musicale par l’audition des chefs-d’œuvre classiques de la musique instrumentale, exécutés avec une perfection dont jusqu’alors, même en Allemagne, il n’y avait pas d’exemple, les concerts du Conservatoire ne satisfaisaient plus le nombre toujours croissant des amateurs de grande et belle musique, des initiés à ces nobles et pénétrantes jouissances que procure seule la symphonie, cette manifestation de l’art musical dans toute sa pureté, dans toute sa puissance. La voie de l’initiation et du progrès était ouverte, mais pour les dilettantes élus seulement ; il fallait l’élargir et la rendre accessible au grand nombre, aux masses dilettantes.

À son insu, Pasdeloup a préparé, pendant plusieurs années, cette grande et utile amélioration dans le régime musical de la France. Dans les travaux de la Société des jeunes artistes, qu’il avait fondée et qu’il dirigeait, il gagnait la confiance des musiciens orchestrants et l’estime et la faveur du public ; il faisait son stage de chef d’orchestre et de directeur de concerts. On sait quelle sympathie a rencontrée la fondation des Concerts populaires de musique classique : le cirque Napoléon, avec ses six mille places, suffit à peine pour recevoir la foule qui s’y porta dès le début et qui s’y rend toujours, et tous les dimanches, avec plus d’ardeur et en plus grand nombre que jamais.

Ce succès parisien a irrésistiblement débordé ; de là cette décentralisation inattendue, audacieuse, mais tout artistique, dont Rouen a eu la primeur. Pasdeloup et son orchestre sont venus charmer le public rouennais ; puis ils sont allés aussi charmer le public du Havre. Ce rayonnement symphonique, qui a soudainement et splendidement illuminé la Normandie, a laissé des lueurs ineffaçables dans nos contrées. Cette année, quand il s’est agi d’organiser une fête de bienfaisance, c’est à un concert populaire qu’on a pensé, et c’est à Pasdeloup et à ses symphonistes qu’on a eu recours.

Pasdeloup n’est pas seulement un chef habile et chaleureux ; il a aussi le secret des programmes. Personne mieux que lui ne connaît le public, ses goûts et ses force[s] auditives ; personne ne mesure mieux que lui la durée d’un concert, n’en choisit plus intelligemment les morceaux, qu’il a aussi le don de distribuer avec un art infini.

Ainsi le programme de la soirée d’hier était d’une ordonnance parfaite ; et pourtant, en voyant l’ouverture de Freischütz immédiatement suivie de la symphonie en ut mineur, ne pouvait-on pas craindre que l’énergie de Weber ne nuisît quelque peu à la puissance de Beethoven ? Mais Pasdeloup avait tout prévu. Il savait que Beethoven brise tout ce qui lui résiste ; et, en vérité, après l’ouverture de Freischütz, si poétique, si saisissante, la symphonie en ut mineur a éclaté avec toute sa force et dans toute sa splendeur orchestrale. Ces deux chefs-d’œuvre ont été rendus avec un ensemble exquis et un irrésistible entraînement. Les contrebasses méritent une mention particulière pour la vigueur et la précision avec lesquelles elles ont attaquées [sic] le trio fugué du scherzo.

Le public n’est jamais mieux disposé à ressentir les effets du grandiose que lorsqu’il est encore sous l’impression du grandiose même. Pasdeloup le sait bien, puisqu’il avait placé après la symphonie en ut mineur le célèbre prélude du cinquième acte de l’Africaine. Cette sublime mélodie à l’unisson a produit son effet habituel : elle a excité l’enthousiasme ; un bis unanime l’a redemandée, et la seconde sensation a été plus vive encore que la première. Ce trait de génie de Meyerbeer avait tellement remué les cœurs que tout l’auditoire, ému, transporté, a voulu entendre encore cette phrase vraiment magique, et, sur la demande qui lui en a été faite, après l’exécution parfaite de la canzonetta de Mendelssohn par tous les instruments à cordes, Pasdeloup a fait redire une troisième fois le divin prélude, aux acclamations de toute la salle.

L’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor, de Nicolaï, est une délicieuse symphonie, pleine d’entrain, de mélodies gracieuses et mouvementées, et dont l’orchestration est dessinée de main de maître. Ce charmant morceau, enlevé avec verve, a été couvert d’applaudissements.

Nous avons dit que le programme était parfaitement disposé et diversifié : la Canzonetta de Mendelssohn et l’ouverture de Nicolaï étaient, sans doute, d’heureuses oppositions à l’ouverture de Freischütz, à la symphonie en ut mineur et au prélude de l’Africaine ; mais voici Beethoven opposé à lui-même : il était épique dans sa symphonie, nous allons l’entendre élégant, mélancolique, dans les douces et limpides mélodies de son septuor ; M. Grisar a donné de tendres accents aux suaves cantilènes que Beethoven a confiées à la clarinette ; les solos de basson et de cor ont été fort bien dits par MM. Espeignet et Mohr, et l’unisson des instruments à cordes a été parfait.

Le concerto est, en vérité, la forme musicale la plus favorable à un artiste de talent pour se faire entendre et apprécier. Nous en avons bien eu la preuve hier : M. Montardon, jeune lauréat du dernier concours du Conservatoire, a exécuté le premier morceau du huitième concerto de Rode de la manière la plus distinguée. Il y a chez M. Montardon l’avenir d’un grand violoniste, et cet avenir est déjà escompté.

Tel a été l’avis du public, qui a écouté avec le plus vif intérêt le jeune virtuose et qui l’a applaudi non plus comme un élève heureux qui vient d’être couronné et qui fait le plus grand honneur à son maître, M. Charles Dancla, mais comme un artiste fait. Et nous devons dire que M. Montardon s’est montré tel par les qualités éminentes qu’il a déployées : justesse irréprochable et jolie qualité de son, pureté de mécanisme, élégance de style, archet souple et chantant sur la corde comme une voix. Si l’on a vivement applaudi l’actualité de ce jeune talent, nous aimons à en entrevoir l’avenir, qui nous semble devoir être des plus brillants.

Le concert a fini par l’ouverture de Guillaume Tell : le violoncelle de M. Poëncet a chanté à ravir la poétique mélodie de l’introduction ; la flûte de M. Brunot et le cor anglais de M. Castegnier ont redit avec infiniment de pureté et d’expression locale les échos de la scène pastorale qui succède à l’orage. L’orchestre et son chef étaient vraiment inspirés par le génie de Rossini en exécutant cette belle page symphonique.

Au milieu du concert, une charmante jeune fille, l’ange de l’Harmonie, sans doute, est venue offrir une riche couronne à M. Pasdeloup, et toute la salle, par de chaleureux bravos, s’est associée à cet hommage si justement adressé à l’habile chef, qui en a offert le partage à ses fidèles orchestrants.

La salle avait été ornementée aussi élégamment que possible par M. Poitevin, qui a la spécialité de ces travaux. /Nous n’oublierons pas de constater que, si les membres du Comité des fêtes de bienfaisance s’entendent à organiser un concert, ils savent non moins bien en faire les honneurs. Le plus grand ordre a présidé à cette soirée solennelle, dont les très nombreux souscripteurs ont trouvé courtoise et brillante réception, avec des jouissances artistiques doublées par le bonheur de faire le bien.