Havre

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Concert populaire de M. Pasdeloup (deuxième soirée.)

L’empressement du public n’a pas été moins vif à cette seconde séance qu’à la première. Quand [sic] au succès, il a grandi encore, si c’est possible.

Du reste, le programme était combiné pour un dimanche ; non pas que les œuvres exécutées furent moins belles, moins classiques, mais on avait fait une plus large part à la gaieté d’abord, et puis au connu. Il est, à ce propos, une observation qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est qu’en musique, contrairement à l’adage, tout ce qui est nouveau n’est pas beau. À moins d’avoir une éducation musicale achevée, généralement on ne comprend pas grand-chose à la première audition d’une œuvre entièrement neuve et belle ; il faut à l’oreille le temps de se familiariser, et à vrai dire, on ne goûte véritablement le charme d’une mélodie ou d’une harmonie que lorsqu’on la connaît déjà à peu près par cœur ; c’est pourquoi les vieux airs nous touchent et nous attendrissent toujours, tandis que les grands chefs-d’œuvre obtiennent rarement, à la première représentation, tout le succès qu’ils méritent.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, il faut reconnaître que, depuis un certain nombre d’années, la compétence musicale a fait, au Havre, d’énorme progrès. Le théâtre y a contribué pour quelque chose ; mais dans une proportion moindre qu’on ne devait l’attendre d’une institution privilégiée, subventionnée assez largement dans un but d’éducation populaire. Les grands ouvrages, au théâtre, ont rarement eu le degré d’excellence nécessaire pour en vulgariser les beautés sérieuses. Mais comme le progrès en toutes choses, a son cours tracé là-haut, et le suit, en dépit des faux calculs des hommes, la source intarissable du perfectionnement musical, laissant de côté le canal qu’on lui avait laborieusement creusé dans une direction mal calculée, s’est filtrée par toutes sortes de voies cachées, pour en venir à couler au grand jour. Ce sont les initiatives individuelles qui ont fait (comment ? Dieu le sait !) tout ce travail énorme qu’on n’eût jamais obtenu avec de l’argent. Un musicien s’est trouvé, M. Œchsner, qui professe le culte des grands maîtres, et qui a converti à sa religion le noyau d’une petite église de fervents. Un excellent maître de chant, M. Potharst, s’est aussi rencontré dans le même temps, qui a formé des exécutants, pendant qu’on attirait les auditeurs et sans se préoccuper des questions de géographie, le maître allemand et le professeur italien ont concerté ensemble le plus harmonieusement du monde, dans la même sphère d’action, c’est-à-dire dans la plus haute société du Havre.

Mais le progrès, pour que son action soit véritablement bienfaisante et civilisatrice, doit avoir un mouvement parallèle dans toutes les couches sociales. C’est ce qui a eu lieu par un heureux concours de circonstances que nous avons pu suivre de près. Tandis que M. Œchsner, M. Potharst, et d’autres zélés propagateurs de l’art lyrique, conviaient élèves et amis avec tous leurs attenants, dans les salons de l’hôtel de ville, à des soirées qui méritaient doublement d’être appelées de bienfaisance, par leur caractère musical et par de généreuses collectes pour les pauvres, il y avait, parmi les ouvriers, dans nombre d’ateliers, des réunions chorales qui fonctionnaient avec ardeur aussi, sous l’impulsion de la méthode Galin-Paris-Chevé, si excellente comme moyen de popularisation. Malgré notre grand désir de rendre hommage et justice à tous les dévouements, qui, dans ce vaste cercle, ont contribué, comme professeurs, comme conseillers, comme directeurs ou comme adhérents sympathiques à ce bienheureux mouvement, nous croyons devoir taire les noms propres, de crainte de froisser des susceptibilités ou des modesties, et, ne pouvant nommer les uns, nous ne devons citer personne.

En résumé, il est de fait que la population du Havre est aujourd’hui lancée sur la voie du progrès musical, et que les musiciens de nos salons, ceux de nos ateliers et les élèves des professeurs répandus partout ont eu l’honneur de fournir aux deux concerts de M. Pasdeloup, un auditoire déjà éclairé, bienveillant, chaleureux, comme nous souhaitons qu’il en rencontre beaucoup en province.

Le même enthousiasme, la même intelligence battait des mains dans les places à vingt sous et dans les places à six francs.

Il nous reste peu de temps et peu d’espace pour développer un compte rendu analytique de la soirée ; passons donc rapidement le programme en revue.

L’arrivée de M. Pasdeloup a été acclamée par toutes les voix de la salle. L’ouverture de Freischütz, avec son allure de chevalerie féérique, a été magnifiquement rendue ; quelle musique pleine de terreurs et de lumières ! Elle a le diable au corps et la beauté d’un archange. La Symphonie pastorale de Beethoven a produit un effet immense ; le scherzo, si frais, si gracieux, avec son air de danse, sa bourrée des sabots, a mis des sourires sur toutes les lèvres. Et l’orage donc ! Voilà du sublime ! Quel souffle de tempête dans les cordes des violons, des basses qui gémissent comme des navires battus par les vents déchaînés. On a entendu et comparé un autre orage dans cette même soirée, celui de l’ouverture de Guillaume Tell. Il est bien beau, d’un grand effet quand on l’entend tout seul, mais rapproché de l’orage de Beethoven, on pourrait dire, en forçant l’image, qu’il ressemble à une tempête dans un verre d’eau. Par une charmante galanterie, M. Pasdeloup a fait exécuter, en plus du programme, l’air national allemand d’Haydn, dont le délicieux motif, si heureusement ramené con sordini, a été rendu avec une grande supériorité. M. Piatti a joué sur le violoncelle une fantaisie d’après des mélodies de la Somnanbula ; pureté parfaite de son, extrême correction, justesse admirable.

Les honneurs de la soirée ont été pour le charmant final de la 29e symphonie d’Haydn, cette adorable explosion de gaieté, à laquelle le public tout entier s’est associé de tout cœur en bissant l’œuvre, qui a été répétée avec la verve la plus brillante du monde.

L’Invitation à la valse, de Weber, un chef-d’œuvre que l’on ne peut plus louer sans être banal ; le splendide septuor de Beethoven, avec son merveilleux point d’orgue par tous les violons ensemble, et son passage exquis de chant de violoncelle ; enfin, l’ouverture de Guillaume Tell, ont complété cette belle soirée, qui laissera ce qu’on peut appeler le meilleur souvenir, parce qu’aux regrets se mêle une espérance.

Au revoir donc à M. Pasdeloup et à sa vaillante phalange, à ces violons enchantés dont les caisses portent cette inscription en lettres d’or : premiers prix du Conservatoire ; à cette première clarinette solo du Conservatoire que nous avons applaudie déjà dans un concert (M. Leroy) ; à MM. Brunot, Mohr, Castaignet, sans oublier le jeune Taffanel, qui a fait tant de plaisir au concert d’Alexandre Dumas ; enfin, à tous les musiciens distingués qui absorbent modestement des personnalités hors ligne dans un ensemble anonyme.

A. F. Santallier.