Chronique musicale.

Concerts populaires au Havre. — M. Pasdeloup. — Son orchestre. — M. Piatti.

Il y a un mois, en rendant compte du magnifique succès des concerts populaires à Rouen, nous disions à M. Pasdeloup que, ce premier pas si brillamment fait dans une voie toute nouvelle, il pouvait hardiment entreprendre son tour de France. Les personnes qui n’avaient pas assisté à ces solennités ont pu nous taxer d’exagération, mais nous avions confiance entière dans nos impressions, si bien partagées, du reste, par tous les auditeurs des concerts de M. Pasdeloup. Avant-hier soir, nous avons entendu le premier concert donné au Havre par les orchestrants voyageurs sous la conduite de leur habile et intrépide chef, et nous avons vu nos conseils justifiés et nos prévisions pleinement confirmées.

Ce concert a dépassé le résultat déjà très beau de ceux de Rouen : le succès en a été aussi fructueux qu’artistique. Les entreprises de ce genre ont toujours un double but ; mais, le plus souvent, les artistes qui aiment avant tout leur art doivent se contenter d’en avoir atteint une moitié et se consoler d’avoir manqué l’autre. Pour eux, ordinairement, c’est une chance heureuse que de n’avoir pas trop perdu, et, pour M. Pasdeloup, les frais sont si énormes, que nous pensons bien qu’il avait tout au plus l’espoir de les couvrir.

À Rouen, les bravos, les acclamations d’un public enivré de plaisir ont dû compenser et au-delà le petit déficit de la recette. D’ailleurs, c’était un essai qui avait été des plus heureux. Mais la première conséquence de cet essai a été merveilleuse : samedi, dès huit heures du soir, la salle du cirque d’Ingouville était comble ; les 1 400 places qu’elle contient étaient occupées, et beaucoup d’appelés n’ont pas été élus ; on a refusé plus de 200 billets à la porte.

À huit heures, il n’y avait déjà plus une seule place numérotée disponible, et on en avait disposé 550 à 6 fr. ; 550 autres places à 2 fr. 50 avaient été enlevées dans la journée ; quand aux places à 1 fr., elles étaient aussi toutes prises. On nous a cité tel chef de grande maison qui avait pris 100 billets de troisièmes pour ses ouvriers ; tel autre en avait aussi pris 100 pour ses ouvriers, plus 20 billets de secondes pour les contremaîtres. C’est une noble pensée, généreusement conçue et réalisée par ces chefs, bien inspirés, que d’appeler ainsi au partage de leurs jouissances intellectuelles ceux qui partagent tous les jours les travaux de leur industrie.

Il est facile de prévoir qu’avec le produit du second concert, la recette des deux soirées offrira un bénéfice à cette courageuse entreprise. Quant à la réussite artistique, elle a été au dessus de ce qu’on pouvait attendre de la première audition d’une musique à laquelle on n’est pas habitué. Il est vrai qu’on n’est pas habitué non plus à l’admirable exécution qui interprétait ces belles et grandes compositions des grands maîtres de l’art symphonique. Une exécution aussi parfaite a une irrésistible éloquence ; la musique ainsi rendue n’a plus besoin de paroles.

Dans sa pure et simple expression, dans toute la splendeur de sa vérité native, le charme unique du langage des sons, la musique instrumentale est bien puissante. Aussi quel effet ont produit tous ces morceaux si bien choisis : l’ouverture d’Oberon, la sublime symphonie en ut mineur de Beethoven, l’Hymne d’Haydn, la Marche turque de Mozart, l’air du ballet de Prométhée et du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn ! Les bravos éclataient frénétiquement à tous ces sublimes élans du génie de Weber, de Beethoven, de Mendelssohn. Comme toutes les nuances, les finesses de détail étaient senties ! L’Hymne d’Haydn a été plusieurs fois interrompue par les applaudissements, et, en effet, quelle perfection dans ce quatuor exécuté par tous les instruments à cordes ! Que de charme à entendre se détacher de l’ensemble orchestral tous ces solos dialogués et si bien chantés par les timbres de la flûte de MM. Brunot et Taffanel, de la clarinette de M. Leroy, du cor de M. Mohr, du hautbois et du cor anglais de M. Castinguet [sic], du basson de M. Coken [sic] !

Nous regrettons de ne pouvoir nommer aussi les violoncelles et les contrebasses qui ont splendidement attaqué la fugue du scherzo de la symphonie en ut mineur : nous leur adressons collectivement cette mention sincèrement élogieuse, et collectivement aussi nous décernons les louanges les mieux méritées à cet orchestre si ardent, si énergique et toujours si bien pénétré du sentiment vrai des chefs-d’œuvre dont il révèle les beautés avec tant d’éclat, sous la direction expérimentée et chaleureuse de M. Pasdeloup. Il comprend cette grande musique aussi bien qu’il l’aime, M. Pasdeloup, et comme il semble heureux d’en diriger l’interprétation !

Au milieu de ces richesses d’exécution orchestrale, on a entendu avec bonheur la voix pure et mélancolique du violoncelle de M. Piatti chanter le suave adagio d’un concerto de Molique. M. Piatti joue d’une parfaite justesse, comme Sivori, son compatriote et son partenaire. Son style est plein de correction, de grâce et de goût. Il a joué le final de concerto avec une élégance, un brio, une bravura, un fini d’exécution, qui ont sans cesse enlevé les plus vifs applaudissements. Après ces délicieux morceaux, M. Piatti a été rappelé et acclamé par ses quatorze cents auditeurs, qu’il avait enchantés.

Rien n’était plus brillant que le coup d’œil de la salle du cirque d’Ingouville, garnie des plus charmantes toilettes, et dont la galerie supérieure était remplie d’une foule qui touchait aux combles. L’empressement du public havrais a été très grand et très sympathique pour M. Pasdeloup et son orchestre. Toutefois, partout, même à Paris, la ville artistique par excellence, dans de semblables entreprises, on est heureux de trouver de l’appui et du dévouement : un peu d’aide fait toujours grand bien ; mais en province, lorsque, ainsi que M. Pasdeloup, on arrive avec sa renommée, sans doute, mais avec un personnel de soixante-dix artistes et la responsabilité qu’imposent la confiance de tous ces artistes et la nécessité d’y répondre, on est bien heureux de trouver un amateur zélé qui épouse votre cause et consent à prendre vos intérêts.

C’est ce que M. Pasdeloup a rencontré dans un dilettante dévoué, qui nous permettra de lui adresser de sincères remerciements, au nom de l’art dont il paraît être un fervent adepte et au nom de tous les artistes auxquels il vient de ménager un si brillant accueil, et qui, tous en lisant ces lignes, ont déjà nommé M. Elkan. Il y a certainement bien des amateurs de musique qui ont foi dans l’art qu’ils aiment et qui croient au pouvoir de son prestige naturel sur tous, mais :

La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?

M. Elkan a prouvé toute la sincérité de la sienne en agissant avec un dévouement au-dessus de tout éloge et de toute gratitude. Avec des amateurs aussi éclairés et aussi actifs, la propagation de la belle et bonne musique ne tarderait pas à s’accomplir.

Les programmes des deux concerts étaient donnés sur une même feuille, qu’on distribuait à la première soirée. Après la symphonie en ut mineur, un des souscripteurs, se faisant l’organe de tous les assistants, demandait à M. Elkan s’il y aurait un troisième concert. Voilà un triomphe, sans doute, mieux caractérisé par cette seule question que par tout ce que nous pourrions ajouter. Nous terminerons en disant qu’après les derniers accords de la marche du Songe d’une nuit d’été, à la fin du concert, M. Pasdeloup a été unanimement rappelé et salué par les plus enthousiastes acclamations.