Cirque d’Ingouville

Concert populaire de musique classique. M. Pasdeloup et son orchestre. — M. Piatti.

Au deuxième concert de M. Pasdeloup, l’enthousiasme s’est manifesté plus bruyamment encore qu’au premier. Le public était en grande partie composé des auditeurs de la première soirée, et ceux-ci encore sous l’impression des chefs-d’œuvre si bien rendus la veille, se sont trouvés dès le premier morceau au degré d’admiration où les avait laissés la marche pleine de pompe du Songe d’une nuit d’été. L’élément populaire, naturellement expansif, y était en outre plus largement représenté.

C’était encore dans les riches écrins de Weber, de Beethoven et de Mozart qu’on avait été chercher les joyaux destinés à briller dans ce second et hélas ! dernier concert. Au premier on avait emprunté d’abord l’ouverture de celui de ses ouvrages qui a le plus contribué à la popularité de son nom, le Freischutz. Cette composition égale à ce que l’art a produit de plus original et de plus vigoureux, est connue par la fraîcheur, la suavité, le caractère qu’on y trouve réunis et aussi par cette particularité qu’elle a d’abord été sifflée. Nous ne savons ce qui fut advenu hier de l’imprudent qui aurait pu commettre une telle aberration.

La symphonie pastorale de Beethoven suivait. Au début (allegro ma non troppo), l’auteur promène l’auditeur à travers les bruits confus de la nature desquels se détache une phrase rustique, monotone et douce comme le bonheur des champs, mais dont le retour est si ingénieusement préparé qu’on l’écoute toujours avec le même ravissement. Dans la vallée, sur le bord du ruisseau, la joie perd de sa vivacité, elle tourne à une délicieuse langueur. Mais prenons garde nous allons tomber dans des sentiments qui ne sont guère rustiques, et c’est fort à propos qu’un air de danse, non pas de danse marchée, mais de danse sautée un peu lourdement, nous ramène à la réalité. Tout à coup, des roulements de tonnerre se mêlent par intervalles à l’air de la bourrée. Un orage éclate ; la pluie, les torrents, les vents déchaînés font succéder aux sons du galoubet leur concert horrible et beau tout à la fois. Une mélodie surhumaine exprime, quand cet harmonieux vacarme a cessé, une ineffable quiétude et la vive reconnaissance qui s’en exhale vers l’auteur et modérateur de la nature.

M. Piatti a, dans une fantaisie composée par lui pour violoncelle, montré la prodigieuse variété des ressources de son doigté, égalée du reste par la sûreté de son archet. Nous n’en voulons pour preuve que certains arpèges d’une légèreté éolienne. Il a été acclamé à son apparition et à la fin du morceau, comme avant-hier, a recueilli sur l’estrade ainsi que dans la salle des bravos dus à la correction et à la grâce suprêmes de son jeu.

Se rendant à un vœu dont nous nous étions faits les interprètes, M. Pasdeloup et son orchestre ont accordé au public une seconde audition de l’hymne d’Haydn, interrompue, comme la première fois, par des velléités d’applaudir aussitôt réprimés par la crainte de perdre quelques mesures de ce sublime quatuor. Cette intercalation ne détruisait pas l’harmonie du programme, M. Pasdeloup ayant eu soin d’en tirer un effet de contraste avec le final de la 29e symphonie de Beethoven [sic pour Haydn], remarquable par un rythme entraînant. Ce finale a été bissé. M. Pasdeloup s’est encore rendu de la meilleure grâce au désir du public. Il savait qu’il ne courait pas risque de le lasser, bien qu’il restât encore à écouter l’Invitation à la valse, de Weber,  que les pianistes havrais n’oseront plus jouer dépouillée de la magnifique orchestration de Berlioz ; le noble septuor de Beethoven, où, parmi tous les instruments à cordes, chantaient la clarinette de M. Leroy, le basson de M. Cokken, la corde [sic pour le cor] de M. Mohr ; enfin, l’ouverture de Guillaume Tell, dont les soli étaient confiés à la flûte de M. Brunot, au cor anglais de M. Castegnet et au violoncelle de M. Piatti.

Pour ce dernier chef-d’œuvre, le programme n’avait pas besoin de donner, comme pour la symphonie pastorale, l’indication écrite des choses exprimées par la mélodie et l’harmonie. Schiller, dont le drame splendide orne toutes les mémoires cultivées, a lui-même tracé, avec une poésie magique, ces scènes des montagnes et des lacs où le cygne de Pesaro devait trouver des inspirations musicales si élevées. Ah ! poésie de Schiller, musique de Rossini, pourquoi ne pouvez-vous vous fondre en un seul corps comme Salmacis et Hermaphrodite ?

Le Cirque était encore plein. De l’aveu de nos confrères rouennais, ces concerts ont dépassé le résultat déjà très beau de ceux de Rouen. C’est la gloire de M. Pasdeloup de ne pas chercher les succès d’argent : mais c’est la gloire des villes où il organise de telles solennités de ne pas le laisser partir avec la seule satisfaction d’avoir contribué à aviver l’amour de l’art. Félicitons-nous donc de ce que, malgré les frais énormes nécessités par le transport d’un orchestre, composé de 74 musiciens d’élite, le traitement de ces artistes et l’appropriation du cirque en une salle de concert, il ait eu lieu d’être satisfait sous le rapport pécuniaire.

En somme, M. Pasdeloup doit puiser dans son séjour parmi nous de puissants encouragements pour la tournée qu’il projette dans le nord de la France, ou notre intérêt le suivra. Lille est probablement la première ville où nous entendrons parler de nouveaux triomphes.

J. Baillard.