Havre

[...]

Concert populaire de M. Pasdeloup.

Un musicien de valeur, M. Pasdeloup, convaincu que la musique est l’art populaire par excellence, a eu la belle et grandiose idée de mettre à la portée des masses ce qui était précédemment le privilège des classes fortunées : l’audition des œuvres des maîtres. Cette idée d’artiste et de philosophe a réussi comme réussira toujours toute entreprise faisant franchement et sincèrement appel aux aspirations élevées qui sont instinctives dans le peuple.

Mais pour obtenir le succès colossal qui a accueilli les Concerts populaires à Paris, et qui les attend aussi en province, il fallait que l’exécution du projet fût aussi habilement conduite que sa conception était heureuse.

M. Pasdeloup était un des rares artistes capables de mener à bien un tel plan. Familiarisé de bonne heure avec les classiques, par ses études d’abord, ensuite par l’organisation et la direction d’une phalange orchestrale la Société des jeunes artistes, qui a rendu de grands services à l’art, M. Pasdeloup avait eu tout le temps et toutes les occasions nécessaires pour se convaincre pratiquement de la vérité de ce principe d’esthétique que : “Le vrai beau est tel pour toutes les intelligences.” En d’autres termes, c’est le sentiment général, le consensus omnium qui est la pierre de touche du sublime ; ce que est réellement admirable, tout le monde doit l’admirer.

Parfaitement conscient, donc, qu’il est en musique, comme en tous les arts, un répertoire suprême d’œuvres absolument belles, immuables, qui s’enrichit lentement, et toujours, des ouvrages qui ne tirent leur supériorité ni des caprices de la mode, ni d’une vogue passagère, mais uniquement des loi éternelles du beau ; confiant, en un mot, dans le génie des maîtres, M. Pasdeloup les a résolument mis en rapport direct avec le peuple, pour qui, d’ailleurs, Dieu les a créés.

Mais la musique a ceci de compliqué, dans sa mission providentielle, qu’elle exige des intermédiaires initiés et bien préparés, entre l’imagination qui conçoit et celles qui perçoivent. Combien d’intelligences sont restées rebelles aux séductions de la grande musique, pour ne l’avoir entendue que travesti, méconnaissable, incompréhensible.  Figurez-vous une pièce de vers débités par un bègue qui ânonne la moitié des mots et mange le reste.

Aussi M. Pasdeloup a-t-il compris que c’était une condition primordiale de succès que de prendre pour exécutant, pour compagnons d’apostolat, des artistes de cœur et de valeur comme lui, qui tiennent à honneur de faire sentir et admirer partout ce qu’ils éprouvent et ce qu’ils adorent eux-mêmes.

Ayant donc fait de son orchestre une réunion d’élite, M. Pasdeloup n’avait plus, pour atteindre son but, qu’à vaincre les difficultés matériels de l’entreprise, et c’était beaucoup encore. Combien à sa place se seraient découragés devant les obstacles, les embarras sans nombre, qu’il a rencontrés ! Mais dans toute cette dernière partie de sa tâche, il a déployé cette puissance de conviction, cette force d’expansion, cette activité de persuasion qui entraîne tout dans sa marche, et détermine toujours les succès quand l’heure est venue.

De Paris, où son œuvre s’est accomplie d’abord, comme dans le milieu le plus favorable, l’orchestre des concerts populaires vient de s’élancer pour entreprendre sa campagne de la province. Il réussira.

En ce qui concerne spécialement le Havre, nous devons constater que M. Pasdeloup a eu la bonne chance de rencontrer un avant-coureur zélé et intelligent, qui lui a frayé les voies, qui a déblayé les difficultés avec une habileté parfaite et un dévouement aux arts digne de la reconnaissance générale. Nous n’avons pas besoin de nommer ce dilettante, pour que chacun le reconnaisse et lui rende hommage comme ayant bien mérité en cette circonstance et en tant d’autres.

Dès huit heures, hier, une foule immense se pressait dans la salle du Cirque. Pas une place libre ; tout était plein de bas en haut ; bon nombre de personnes ont dû ajourner le plaisir d’assister au concert.

Les 74 musiciens, dont une partie était dans l’ombre sous la galerie circulaire, ont attaqué devant un auditoire éminemment sympathique, l’ouverture d’Oberon, de Weber ; cette adorable page a été rendue avec une perfection vraiment idéale par des instrumentistes que semblait diriger une même âme, un seul bras. On ne peut rien entendre de plus savamment, de plus délicieusement exprimé dans cette langue musicale qui rend ce que la parole est impuissante à dire.

Aussitôt après, a été exécutée la ravissante symphonie en ut de Beethoven, dont on a fait le plus juste éloge en disant qu’elle est “claire et belle comme le jour.”

Est venu ensuite M. Piatti, qui a joué le magnifique concerto de Molique, sur son violoncelle, qui gémit, sourit et chante comme une voix humaine. L’assistance a été ravie, transportée, de ce beau morceau et de cette délicieuse exécution. M. Piatti a été rappelé, acclamé. L’orchestre s’est joint à l’ovation publique et Pasdeloup, vivement touché lui-même, a serré avec enthousiasme la main du grand artiste qui venait de répandre autour de lui tant de douces émotions.

À peine était-on remis de cette douce et attendrissante alerte, que les instruments à cordes de l’orchestre ont entamé l’Hymne d’Haydn, c’est-à-dire l’andante du 24e quatuor qui est devenu l’hymne national de l’Autriche, sur les paroles Gott erhalte uns’ren Kaiser. C’est un motif grave, serein, qui circule d’un côté de l’orchestre à l’autre, avec des entrelacements mélodieux d’un grand charme. L’exécution a été splendide.

Il en a été ainsi de la Marche turque de Mozart, qui a produit le plus grand effet sur le public. Même supériorité d’exécution dans le délicieux air du ballet de Prométhée (Beethoven).

La séance s’est terminée par l’audition du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, cette symphonie si remarquable par les détails ingénieux d’orchestration, les piquantes combinaisons de sonorité et les effets d’imitation qui dépeignent avec une si gracieuse naïveté la poétique inspiration de Shakespeare ; on entend des bruits d’effroi, des cris sinistres d’oiseaux de nuit puis les murmures de brise, les gazouillis de rossignol, les danses des sylphes :

La reine Mab ce soir m’a visité ; c’est elle

Qui fait dans le sommeil veiller l’âme immortelle.

Dans la traduction musicale de cette exquise et vaporeuse poésie, Mendelssohn semble s’être inspiré du génie de Weber et de son merveilleux Oberon, illuminé des prestiges du monde invisible.

C’est ainsi que le concert, avec l’unité variée de son programme, est revenu au point de départ : la péroraison concluant dans l’ordre de sensation exposé par l’exorde.

Rappelé à la fin du concert, M. Pasdeloup a reçu la plus sonore explosion de bravos qui ait jamais retenti dans l’enceinte du Cirque.

À ce soir le second concert, dont le programme est entièrement renouvelé ; mais nous aurons à peu près le même public et tout à fait le même enthousiasme.

F. Santallier.