Concert populaire de musique classique. M. Pasdeloup et son orchestre. — M. Piatti.

C’était un concert populaire, disait l’affiche ; mais en cette circonstance, au rebours de ce qui se produit en d’autres, tout le monde voulait faire partie du peuple, et rarement on voit une aussi brillante cohue que celle qui assiégeait la porte du cirque d’Ingouville entre sept heures et huit heures. La file des voitures bordait tout le côté sud du Champ-de-foire. La foule n’était admise que par escouades, sans quoi plus d’une toilette eût été mise en pièces.

Cet empressement n’avait, du reste, rien d’étonnant. Nous n’avons pas maintenant à protester contre l’incompatibilité qu’on a quelquefois trop légèrement signalée entre l’intelligence de l’utile et de l’aptitude à percevoir le beau, entre le positivisme des affaires et la délicatesse du goût. Si cette opinion était encore assez répandue pour valoir la peine d’être réfutée, nous répondrions à ceux qui croient l’amour de l’art atrophié dans les villes commerciales, en leur citant les ovations faites à toutes les célébrités de l’art, qui, elles, connaissent mieux le Havre. Les artistes n’aiment pas à jouer dans un désert, et c’est un désert pour eux qu’une enceinte garnie d’auditeurs dénués de sens esthétique. Les Vieuxtemps, les Sivori, les Godefroy, etc., ne seraient pas venus dans notre ville livrer leur magnifique talent à l’appréciation d’un auditoire qu’ils auraient cru indigne d’eux.

Toutefois, M. Pasdeloup venait moins pour cette partie du public que de fréquentes excursions à Paris ont familiarisée avec les premiers artistes de l’Europe, moins pour celle-là,  disons-nous, que pour celle que des nécessités de bien des sortes privent de cet avantage. Si la montagne ne veut ou ne peut venir à Mahomet, il faut bien que Mahomet aille vers la montagne. Mais en ceci, M. Pasdeloup a beaucoup plus de mérite que le prophète ; car il lui faut transporter à deux cents kilomètres soixante-dix instrumentistes pour qui un semblable voyage serait fort dommageable si leur directeur ne leur assurait une juste indemnité.

Cette belle œuvre de décentralisation impose tant de charges et de difficulté à celui qui l’a entreprise, qu’elle serait impossible sans un désintéressement qui découle de deux sources, un culte fervent pour l’art et un vif désir de contribuer au bonheur des masses en développant leur aptitude aux jouissances artistiques. De tels mobiles seuls peuvent produire de semblables effets. Un spéculateur ne trouverait probablement pas les bénéfices de l’affaire en proportion avec la peine qu’elle exige. Mais M. Pasdeloup met dans un des plateaux de la balance quelque chose qui rend le labeur léger : c’est la joie d’initier les autres à l’intelligence des grandes œuvres. Le plaisir qu’il procure lui revient par contrecoup.

Ce sont des motifs du même ordre qui ont déterminé la fixation d’un tarif d’un accès facile à un grand nombre de bourses. L’organisateur de ce festival connaissait assez la valeur de ce qu’il offrait pour prévoir ce qui est arrivé en effet, c’est-à-dire que les quatorze cents places disponibles seraient toutes occupées et qu’on refuserait des billets de toute classe. S’il se fut agi seulement de recueillir de l’or, il ne lui eût coûté que la peine de remplacer quelques chiffres par d’autres pour tirer de ces concerts deux ou trois milliers de francs de plus.

Pour rendre justice à tout le monde, ne négligeons pas de dire que M. Pasdeloup était aidé dans l’organisation de cette fête par un excellent lieutenant : il y aurait de l’ingratitude à ne pas faire rejaillir sur M. Elkan une grande part de l’honneur que de telles solennités font à une ville. Le public sait du reste ce qu’il doit à son entremise toute désintéressée.

À huit heures précises, M. Pasdeloup donnait le signal de l’attaque du premier morceau. C’était l’ouverture d’Oberon. Il n’est pas donné à la plume de faire comprendre la légèreté avec laquelle a été rendue cette œuvre qui transporte dans le royaume de la féerie sous des feuillages frémissants, sur des eaux murmurantes. Ces imaginations rafraîchissantes inspirées par la musique de Weber venaient à propos dans une enceinte où l’agitation incessante des éventails n’empêchait pas des perles liquides de sourdre des visages enflammés. Malheureusement, pendant l’exécution de cette ouverture dont le charme est si pénétrant, le public achevait de se placer, et plus d’un dilettante n’a pu donner à cette délicate inspiration toute l’attention qu’elle mérite.

La symphonie en ut mineur, de Beethoven, est d’un caractère fort différent. De vagues inquiétudes, une sorte d’oppression, un sentiment de sombre énergie, une impression de grandeur et d’élévation, voilà ce que fait naître cette composition d’un musicien en qui l’Allemagne salue une des plus puissantes incarnations de la pensée artistique. Pourquoi ce genre de pathétique et non un autre ? Qu’importe ! L’âme est émue et n’a pas le droit de demander davantage à l’art des sons.

Le concerto pour violoncelle, de Molique, composé d’un adagio et d’un finale, a fait apprécier le rare talent de M. Piatti. La maestria de son coup d’archet, l’aisance de son jeu, sa puissance d’expression, dénotent un mérite exceptionnel qui étonne, bien que la réputation de M. Piatti fasse attendre beaucoup.

L’attention se soutint pour écouter ensuite un hymne d’Haydn par tous les instruments à cordes, hymne où respire le calme de la prière, où le chant et l’accompagnement sont admirablement liés et dont une seconde audition, ce soir, serait une gracieuseté appréciée. Puis vinrent une marche turque, œuvre du génie cosmopolite de Mozart et l’air du ballet de Prométhée, dont les beautés sévères demandent à la réflexion un plus grand effort que les morceaux que nous venons d’indiquer.

Le concert s’est terminé par des fragments écrits par Mendelssohn pour Le Songe d’une nuit d’été, de Shakespeare. Le parti que l’auteur a tiré de la différence de timbre des instruments est admirable. Ce chant étrange des instruments à cordes, vous comprenez que c’est le bruit d’une armée d’êtres fantastiques envahissant le monde de la réalité. Ce bruit seul ne suffit pas sans doute pour vous faire concevoir des prés bleus de rosée, des feuillages sombres à travers lesquels pleuvent les rayons blancs de la lune, une atmosphère que n’agite aucun souffle, puis des elfes, des sylphes, des farfadets sortant par myriades des corolles, allant tuer les insectes cachés dans les boutons de roses ou dérober aux chauves-souris leurs ailes de peau, légèrement, légèrement pour ne pas éveiller la reine Titania. Mais si ces fantaisies se jouent dans votre imagination, tandis que l’orchestre de M. Pasdeloup exécute la traduction de ce rêve en musique par Mendelssohn, elles sont merveilleusement aidées.

Cette exécution si nette, si précise, si scrupuleuse, mais chaleureuse malgré cette netteté, cette précision, ce scrupule a produit dès les premières mesures comme un choc électrique. Des salves répétées d’applaudissements, suivaient la fin de chaque morceau, et, l’enthousiasme augmentant, c’est au milieu de clameurs admiratives que M. Pasdeloup, appelé, comme l’avait été M. Piatti, à recevoir une ovation à laquelle il est habitué, s’est présenté, après le dernier morceau, devant le public reconnaissant.

Du reste, le silence qui régnait pendant l’exécution des morceaux ne disait pas moins éloquemment que ces bruyantes manifestations combien était profonde l’impression produite par l’audition de ces chefs-d’œuvre.

Le cirque d’Ingouville a parfaitement répondu aux exigences de ce concert. Les ondes sonores parvenaient aux oreilles des assistants sans altération. Les notes arrivaient à leur adresse franche et distincte.

L’aménagement de la salle mérite aussi une mention. On ne croirait pas, si on ne l’avait vu, que tant d’instrumentistes, d’instruments et de pupitres aient pu tenir sans encombre sur l’estrade.

Un succès au moins aussi éclatant nous est garanti pour ce soir par l’attrait plus grand encore du programme, par la curiosité des uns et par le souvenir chez les autres des ravissements d’hier, car l’émotion esthétique est comme un breuvage qui flatte le goût en irritant la soif.

J. Baillard.