Havre

[...]

Nous apprenons que M. Méreaux, auteur de compositions extrêmement estimées pour piano et pour orchestre, entre autres d’une messe en musique très remarquable, rédacteur musical au Journal de Rouen et au Moniteur, viendra assister aux deux concerts populaires de M. Pasdeloup.

Un autre compositeur distingué de Rouen, M. Malliot, rédacteur musical du Nouvelliste, connu par son grand opéra de la Vendéenne et par une foule de délicieuses romances, que Poultier a popularisées, se trouvera également au Havre samedi et dimanche.

Ces deux musiciens et littérateurs ont écrit sur les concerts populaires de M. Pasdeloup des comptes rendus très remarquables. Nous ne pouvons résister au plaisir de détacher quelques passages de l’article du Moniteur, sur le concert donné à Rouen : “La fondation des Concerts populaires est une idée féconde dont l’initiative appartient à M. Pasdeloup, qui a de plus l’honneur d’en avoir réalisé avec succès l’accomplissement. Le xixe siècle, si riche en progrès artistiques, comptera cette institution au nombre de celles qui auront le plus puissamment contribué à la propagation du goût et des pures tendances de l’art musical.

En effet, le public des concerts populaires s’instruit en même temps qu’il s’amuse. L’audition de cette noble et grande musique des maîtres a révélé à des milliers d’auditeurs qui ne s’en doutaient pas, la perception du vrai et du beau dans les arts, c’est-à-dire le sentiment des jouissances exquises qui se retrouvent dans toutes les œuvres de la nature pour faire le charme et le bonheur de l’humanité.

Aux masses réunies, ce qu’il faut, c’est l’art dans toute sa vérité et dans toute sa splendeur. Est-il besoin d’être savant musicien pour ressentir une vive et profonde impression à l’audition d’une symphonie d’Haydn, de Mozart ou de Beethoven ? Non, sans doute, pas plus qu’il n’est besoin d’être peintre pour jouir de la vue d’un beau paysage, — astronome pour être ému à l’aspect de la magnificence du ciel éclairé par les astres de la nuit, — marin, pour être saisi d’un mélancolique enthousiasme devant l’imposant spectacle de la mer, — poète, pour verser des larmes à la lecture d’une élégie, pour frémir aux émotions d’un drame, pour s’amuser aux spirituels sourires d’une piquante comédie, pour s’exalter aux accents d’un chant patriotique.

Qu’on était loin d’en user ainsi envers les masses, il y a peu d’années encore, lorsqu’on leur offrait dans les concerts, pour tout aliment à leur intelligence et à leurs prédilections musicales, de langoureuses romances, ou de vulgaires chansonnettes, et quelques solos d’instruments, fantaisies, pots-pourris, mélanges, où, pour se ménager des succès faciles, les artistes, sous prétexte de faire de la musique populaire, amoindrissaient en les arrangeant, ou plutôt travestissaient en les dérangeant, des motifs ou des fragments d’opéra.

M. Pasdeloup a démonétisé cette spéculation musicale ; le concert, grâce à lui, est devenu ce qu’il doit être : aussi beau que possible et aussi bon marché que faire se peut. Voilà la véritable popularité de la musique.

Les concerts populaires et l’orphéon sont les deux éléments modernes de la civilisation par la musique. L’orphéon s’est élancé déjà de Paris dans toute la France. Les concerts populaires doivent le suivre, et l’on ne peut qu’applaudir à l’essai que M. Pasdeloup vient de faire d’une excursion en province avec son orchestre, essai qui a été un véritable triomphe. — A. Méreaux.