théâtre des arts

Ariane.

Après avoir paru dans les deux plus belles tragédies de son aïeul, Melle Corneille a voulu payer à son grand-oncle le tribut de respect qu’elle doit à sa mémoire. Quoiqu’il y ait encore loin de la meilleure production de Thomas au plus bel ouvrage de Pierre, on rencontre néanmoins dans Ariane de ces beautés que le génie seul peut enfanter.

La Harpe est tombé, à l’égard de l’auteur d’Ariane et du Comte d’Essex, dans la contradiction que nous avons reprochée à Voltaire dans ses jugemens sur Polyeucte et Cinna. « C’était un écrivain, dit le critique, essentiellement médiocre, et qui ne s’est jamais élevé. Des fadeurs amoureuses, des raisonnemens entortillés, un héroïsme alambiqué, une monotonie de tournures froidement sententieuses, une diffusion insupportable, une versification flasque et incorrecte ; telle est la manière de Thomas Corneille : il y a peu d’auteurs dont la lecture soit plus rebutante. » Or, il est clair que La Harpe parle ici en général, et que quand on dit la manière d’un auteur, on n’entend établir d’exception. Mais cet auteur dont la lecture est si rebutante a fait Ariane et le Comte d’essex, et en citant plusieurs passages de la première de ces deux tragédies, l’auteur du Cours de Littérature s’écrie : « Quel tendre abandon ! Ces vers sont dignes de Racine.» Voltaire lui-même, le jaloux Voltaire, avait fourni ce jugement à La Harpe ; il fallait bien que les tragédies d’Ariane et du Comte d’Essex parussent au commentateur du Grand-Corneille d’une importance réelle, puisqu’il a voulu leur donner une place dans ses commentaires.

Voilà comme Voltaire s’exprime sur la première et la plus belle de ces deux pièces : « Une femme qui a tout fait pour Thésée, qui le tire de plus grand des périls, qui s’est sacrifiée pour lui, qui se croit aimée, qui mérite de l’être, qui se voit trompée par sa sœur et abandonnée par son amant, est un des plus heureux sujets de l’antiquité. ll est bien plus intéressant que la Didon de Virgile ; car Didon a bien moins fait pour Énée, et n’est point trahie par sa sœur. » Voltaire remarque ensuite avec raison qu’il n’y a dans la pièce qu’Ariane : il prétend aussi que c’est une tragédie faible ; mais il déclare en même tems qu’il y a des morceaux très-naturels, très-touchans, et très-bien écrits. Il est bien vrai que tous les rôles sont sacrifiés au rôle principal ; mais ce rôle est tellement intéressant par lui-même qu’il assurera toujours à la pièce une place distinguée au théâtre. Et remarquez-bien qu’Ariane remplit à elle seule les quatre derniers actes, qu’elle ne quitte presque pas la scène, et que le spectateur n’a réellement pas besoin des autres personnages pour prendre du plaisir à la représentation. Ariane intéresse dès qu’elle paraît, parce qu’on sait déjà son amour pour Thésée, sa tendre amitié pour une sœur qu’elle ne soupçonne pas sa rivale, la trahison de l’ingrat qu’elle adore, et sur-tout, parce qu’Ariane elle seule ignore le malheur qui l’attend, et qu’elle dépose ses chagrins dans le sein de cette même sœur qui les cause. C’est-là, sans aucun doute, une des combinaisons les plus heureuses et les plus théâtrales que l’art puisse imaginer. Quant au style de la pièce, on s’en fera une idée en lisant les vers suivans tirés du principal rôle :

Qu’ai-je à faire du trône et de la main du roi ?

De l’Univers entier je ne voulais que toi.

Pour toi, pour m’attacher à ta seule personne,

J’ai tout abandonné, repos, gloire, couronne ;

Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts,

Quand je puis en jouir, c’est toi seul que je perds.

Pour voir leur impuissance à réparer ta perte,

Je te suis ; mène-moi dans quelqu’île déserte,

Où, renonçant à tout, je me laisse charmer

De l’unique douceur de te voir, de t’aimer :

Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde ;

Ce cœur me sera plus que l’empire du Monde.

Point de ressentiment de ton crime passé ;

Tu n’as qu’à dire un mot, ce crime est effacé.

C’en est fait, tu le vois, je n’ai plus de colère.

Le tendre, l’élégant Racine, aurait voulu avoir fait ces vers là.

Nous avions déjà bonne idée de la sensibilité de Melle Corneille ; la manière dont elle a joué Ariane nous a pleinement confirmés dans cette opinion. Elle peut se prévaloir des applaudissemens qu’elle a obtenus, ils étaient mérités, et indépendans du prestige qui s’attache à son nom. La sensibilité n’est point une qualité qui s’acquiert, on naît sensible comme on naît poète. L’acteur qui possède cet avantage peut obtenir tous les autres ; le tems et l’étude les donnent à qui veut les avoir. Mais ce n’est pas seulement de l’âme et de la chaleur que Melle Corneille a montré avant-hier dans le rôle difficile et pénible d’Ariane ; plus de confiance dans ses propres forces l’avait mise à même de déployer une entente très-remarquable de la scène, et qu’il semblait difficile de rencontrer dans une jeune personne qui n’a pas l’habitude d’y paraître. La présence de Melle Corneille a été une bonne fortune pour les admirateurs de son illustre aïeul ; car il faut bien dire que le théâtre de Rouen est un de ceux où l’on joue le moins souvent la tragédie ; insouciance assez digne de remarque dans la patrie du Grand-Corneille.

M. Ponchard a été très-applaudi dans son second début. Sa voix a paru encore plus fraîche et plus flexible que la première fois. M. Welsch a très-bien chanté aussi dans les Maris Garçons. Ces deux acteurs et plusieurs autres de l’opéra promettent d’agréables soirées aux habitués du théâtre.