théâtre des arts.

Héraclius. – Le Menteur. – La Nièce de Corneille chez Voltaire.

Ce n’est pas aujourd’hui le jour de la critique. Dans toute autre circonstance elle pourrait s’exercer, et la tragédie d’Héraclius lui en fournirait d’assez nombreuses occasions. On pourrait répéter après Louis Racine, fils de l’admirable Jean Racine, qu’il y a de grands défauts dans Héraclius ; que toute l’action est conduite par un personnage subalterne qui n’intéresse point ; que la péripétie précède la reconnaissance quand la reconnaissance devrait précéder la péripétie, etc. On pourrait trouver avec Voltaire, qu’en général la diction de cette pièce n’est pas assez pure, assez élégante, assez noble ; que l’intrigue y occupe continuellement l’esprit, et qu’elle réussit plus à la représentation qu’à la lecture ; mais en faisant la part de la critique, nous nous empresserions alors de faire celle de l’éloge. Nous nous garderions bien d’employer, à l’exemple de Voltaire lui-même, ces expressions déplacées, outrageantes, que le respect pour l’immortel Corneille semblait devoir lui interdire. Nous nous garderions bien d’attribuer les défauts d’Héraclius au mépris que notre illustre compatriote paraissait (dit Voltaire) avoir voué au public et à la postérité après la composition de ses chefs-d’œuvre. Nous serions surtout honteux de trouver des rapprochemens entre le langage de Pulchérie et celui de Pourceaugnac. Ce n’est pas cependant que l’intrigue d’une comédie ne puisse offrir des ressemblances assez fortes avec celle d’une tragédie, la différence n’est souvent que dans le nom, le rang des personnages et le lieu de la scène. Ainsi l’on conçoit que l’Avare puisse employer les mêmes moyens que Mithridate pour surprendre le secret de son fils ; mais citer Pourceaugnac, comme le fait Voltaire, et avec l’intention bien visible qui l’anime, c’est, comme l’a très-bien remarqué M. Palissot, oublier que l’on parle de celui qui créa tout-à-la-fois et perfectionna le théâtre français. Nous disons qui perfectionna, parce que nous ne pensons pas qu’on ait rien fait au-dessus de Cinna. Corneille préférait Rodogune à toutes ses pièces ; Fontenelle penchait pour Polyeucte ; le public a proclamé Cinna, et nous partageons l’opinion du public. Il ne faut donc plus dire, en parlant de Corneille et de Voltaire, que le créateur du théâtre a été commenté par celui qui porta le théâtre à sa perfection. Si ce n’était pas le Grand-Corneille qui eût atteint cette perfection, ce serait Racine et non point Voltaire. Il ne faut donc pas qu’on appelle ce dernier.

Vainqueur des deux rivaux qui règnent sur la scène,

ce blasphème de l’auteur d’un poème des Saisons serait abominable s’il n’était pas ridicule. Voltaire n’a vaincu ni Corneille, ni Racine ; et Benserade parlait plus juste qu’il ne le pensait lorsqu’il disait à l’auteur d’Athalie, au sujet de la généreuse contestation de ce tragique avec l’abbé de Lavau : Si quelqu’un pouvait prétendre à enterrer M. Corneille, c’était vous ; vous ne l’avez pourtant pas fait.

Les admirateurs du Grand-Corneille auraient désiré, pour la représentation donnée en sa mémoire et le jour de sa fête, une tragédie supérieure à Héraclius, et où l’enthousiasme pour ce grand-homme eût trouvé plus d’occasions de se manifester ; mais enfin, il y a de très-beaux morceaux dans celle-ci ; le fonds en est noble, théâtral et attachant ; le sujet offrait d’ailleurs, par la multiplicité des incidens et la complexité de l’intrigue, des difficultés dont le génie de Corneille pouvait peut-être seul triompher.

Il était réservé à notre immortel compatriote de créer à-la-fois la tragédie et la comédie. Voltaire à cet égard rend justice à Corneille. Il pense même que la lecture du Menteur a pu éveiller le gén[i]e de Molière. On pourrait ajouter que la lecture du Cid a peut-être éveillé le génie de Racine ; et Racine serait alors, si l’on voulait, le plus bel ouvrage de Corneille, comme Virgile la plus belle production d’Homère.

Nous n’entreprendrons point de décider ici cette question depuis long-tems agitée : si une bonne tragédie est plus difficile à faire qu’une bonne comédie. La meilleure raison pour persuader que c’est la tragédie, raison que la Harpe ne manque pas de reproduire dans son cours de littérature, c’est que nos grands tragiques se sont essayés avec succès dans la comédie, et que ceux de nos bons comiques qui ont voulu chausser le cothurne l’ont fait de si mauvaise grâce qu’il aurait tout autant valu qu’ils s’en fussent dispensés : ainsi l’auteur de Gustave Vasa ne ressemble point à l’auteur de la Métromanie, quoique le nom de Piron soit à la tête des deux ouvrages ; ainsi, le favori de Thalie, après Molière, courtisa vainement Melpomène, on n’a jamais joué, et l’on ne jouera jamais Sapor, tandis que l’on joue et jouera toujours le Légataire.

Melle Gros a eu de fort beaux momens dans le rôle de Pulchérie ; elle y a fait preuve de chaleur et de sensibilité.

MM. Bouchez et Bonnéty ont mérité et obtenu de nombreux applaudissemens dans les rôles d’Héraclius et de Martian.

Le Menteur, qui a suivi Héraclius, est une de ces pièces dont on ne se lasse point, et que M. Granger joue aussi avec une perfection de talent qu’il possède à-peu-près seul aujourd’hui. M. Granger remplissait encore le rôle de Voltaire dans la petite pièce intitulée la Nièce de Corneille chez Voltaire. Tout ce que les personnages de cet à-propos disent à la louange du Grand-Corneille a été fort applaudi. Une circonstance particulière ajoutait à la solennité de cette représentation. Melle Corneille, petite-fille de notre illustre compatriote, y assistait avec ses deux nièces. L’administration du théâtre avait fait préparer à ces dames une loge ornée de guirlandes, au milieu desquelles on lisait cette inscription : Hommage au Grand-Corneille. Le public a salué ces dames par de nombreux applaudissemens à leur entrée dans la salle.

La petite pièce a été terminée par le couronnement des deux bustes de Pierre et Thomas Corneille. Les couronnes ont été placées au milieu des bravos multipliés des spectateurs. La représentation d’hier était une fête de famille donnée par la ville de Rouen au poète immortel qu’elle se glorifie d’avoir vu naître.

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