Théâtre des Arts.

Plusieurs villes ne se sont autrefois disputé avec tant d’acharnement l’honneur d’avoir vu naître Homère que parce qu’on a senti de tout tems que la gloire d’un grand-homme rejaillit, en quelque sorte, sur ses compatriotes. Ce louable préjugé fait que nous ne pouvons nous rappeller [sic] sans un noble orgueil que c’est dans nos murs que le Grand-Corneille a vu le jour, et que nous aimons à perpétuer le souvenir de cet événement ; aussi la fête que les artistes dramatiques consacrent tous les ans, le jour de la Saint-Pierre, à la mémoire du restaurateur ou plutôt du père de la scène française, attire-t-elle toujours un concours nombreux d’amateurs, qui saisissent avec empressement cette occasion de lui rendre l’hommage le moins suspect en venant applaudir quelqu’uns de ses chefs-d’œuvre. Embarrassé sur le choix, M. Corréard s’est fixé sur la Mort de Pompée, probablement parce que cette pièce, moins souvent représentée que le Cid, Cinna, les Horaces, Héraclius, Rodogune, Sertorius, etc., devait avoir le charme de la nouveauté pour un grand nombre de spectateurs qui n’avaient été à portée d’en connaître les beautés que par la lecture. Nous n’entrerons dans aucuns détails sur cette pièce, depuis long-tems appréciée ; nous nous contenterons d’observer que c’est peut-être celle où Corneille, qui excellait, comme on sait, à peindre les grands sentimens, s’est montré, pour ainsi dire, le plus Corneille ; ce qui a fait dire à une femme d’esprit que la seule chose qu’elle trouvait à reprendre dans cette tragédie, c’est qu’il y avait trop de héros.

La représentation de la Mort de Pompée a été suivi de celle du Menteur, qui, chaque année, semble être la comédie de prédilection. Elle complète le spectacle propre à faire dignement connaître Corneille dans les deux genres qu’il a traités pour le théâtre. D’ailleurs, M. Granger sait rendre cet ouvrage toujours nouveau par le charme de son talent. Il montre, dans les brillans détails du rôle de Dorante, une grâce et une vivacité sur lesquelles on ne saurait trop revenir.

Il y a quelques jours, nous témoignions de justes regrets d’être privés des talens de M. Corréard. Cet artiste, devenu directeur soigneux et animé du désir de montrer son zèle au public, a voulu être de la fête et contribuer à l’ensemble de la représentation. Il a joué le rôle de Cliton avec tout le comique qu’on lui connaît. En paraissant en scène, il a partagé avec M. Granger les vifs applaudissemens d’un public nombreux.

Les deux ouvrages de Corneille ont été précédés d’une petite comédie anecdotique de M. Picard, intitulée Pierre et Thomas Corneille, qui avait déjà été représentée sur notre théâtre il y a quelques années, et dont nous donnâmes alors l’analyse. Cette pièce est un tableau agréable et vrai des habitudes domestiques des deux Corneille et de la touchante harmonie qu’ils offraient dans leur intérieur, et qu’ils surent si bien y entretenir.

Le spectacle avait commencé par l’Hommage à Corneille, cantate de la composition de M. Campenaut, artiste de ce théâtre. Ce morceau de musique, bien exécuté par tous les sujets de notre opéra, a été entendu avec un plaisir égal à celui qu’il avait déjà excité lorsqu’on le produisit pour la 1ère fois. Il est presqu’inutile d’ajouter que le couronnement des bustes de Pierre et de Thomas Corneille a été accompagné des bravos de l’enthousiasme que partageaient tous les spectateurs, également jaloux de payer ce tribut de leur admiration à la mémoire de nos illustres compatriotes.

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