SPECTACLES.

Théâtre des Arts.

Horace. – Le Menteur. – Le Mariage du Grand-Corneille.

Le jour de Saint-Pierre est pour le théâtre de Rouen un jour de solemnité [sic]. Un noble usage le consacre spécialement à la représentation des chef-d’œuvres du Grand Corneille ; le public se porte en foule à cette fête scénique, et semble y apporter chaque année une preuve nouvelle de sa constante admiration pour notre célèbre compatriote : C’est l’hommage honorable du goût au génie. Et qui mérite mieux un tel hommage que le sublime auteur du Cid, de Cinna et d’Horace ?

C’est dans cette dernière tragédie que l’on retrouve sur-tout le caractère de la véritable grandeur, du courage et de l’héroïsme. C’est dans cet ouvrage que Corneille fait vraiment parler les romains en romains. Les trois premiers actes sont étincelans de beautés mâles et du premier ordre ; le sublime des pensées y est joint à la richesse de la poésie ; quelques mots, quelques tours ont peut-être vieilli ; mais les spectateurs susceptibles de sentir fortement ne seront jamais choqués de les entendre, lorsqu’ils exprimeront de beaux sentimens ; et c’est ce qui arrive souvent à la lecture ou la représentation des ouvrages du père de la tragédie : on s’attache rarement aux mots tant l’âme est subjuguée par les grandes idées qu’ils expriment.

Quoique nous ne puissions nous étendre ici sur la manière dont les acteurs ont joué Horace, nous devons dire pourtant que Mme Chapus, qui était chargée du rôle de Camille, y a eu de fort heureux momens. Elle a sur-tout débité avec beaucoup de chaleur et d’âme la belle imprécation du 4e acte. Melle Fréchou [sic] a eu aussi quelques instans d’inspiration dans les deux 1ers actes du rôle de Sabine.

Le Menteur a suivi Horace. Cette comédie fut la première pièce régulière de ce genre. Autant Corneille s’y montra supérieur aux poètescomiques de son siècle, autant le Menteur est au-dessus de ses autres comédies. Le plus bel éloge qu’on puisse en faire c’est de rapporter, d’après Ménage, que Molière avoua au fameux Despréaux, dans sa maison d’Auteuil, que cette pièce lui avait donné l’idée de la bonne comédie, et que le style dans laquelle elle est écrite lui avait enseigné l’art de la fine plaisanterie et le bon ton du dialogue.

On sait avec quelle supériorité de talent M. Granger joue dans cette pièce le rôle de Dorante. Aussi, en entrant sur la scène, a-t-il été accueilli par une triple salve d’applaudissemens, applaudissemens qui lui ont encore été prodigués dans le courant du rôle, et qu’il a mérités en se surpassant lui-même à cette représentation. Nous devons aussi des encouragemens et des éloges à M. Chapus, dont nous n’avons point parlé jusqu’ici. Il a joué le faible rôle d’Alcippe d’une manière distinguée, et méritait sur-tout d’être applaudi à la scène 3e du 2e acte qu’il a jouée mieux que nous ne l’avions vu jusqu’alors.

Ces deux pièces étaient précédées du Mariage du Grand Corneille, comédie nouvelle en un acte et en vers. L’idée de cette pièce est tirée d’une anecdote rapportée par les frères Parfait, dans leur Histoire du Théâtre Français. Ce petit ouvrage a paru faire plaisir. Cependant, comme l’auteur est jeune, et qu’il mérite plutôt d’être conseillé que louangé, nous lui dirons qu’il a mal fait de débaptiser mademoiselle de l’Empérière dans une pièce qui devrait être purement historique, et que, puisqu’il a donné à sa servante d’hôtel le nom de Marie, qui était celui de mademoiselle de l’Empérière, il aurait pu aussi bien le conserver à celle-ci que de lui donner le nom de Laure, de son autorité privée ; nous lui dirons encore que le langage de Marie est trop relevé ; que la première chose que l’on exige au théâtre c’est que les personnages s’expriment d’une manière convenable à leur état ; nous lui dirons…….. ; mais non : quoique nous puissions encore beaucoup dire, nous ne dirons plus rien : il ne faut décourager personne, et sur-tout les jeunes auteurs ; et puisque nous ne l’avons jamais fait jusqu’alors, il ne faut pas commencer par celui-ci, auquel nous portons d’ailleurs un intérêt direct. Nous citerons même deux des tirades qui ont été applaudies :

M. de l’Empérière refuse sa fille à Corneille, parce que, dit-il, l’état de poète est un état qui ne mène à rien. Boisrobert, ami de Corneille, lui répond qu’à l’aide de son talent, il peut prétendre à la gloire et à la fortune.

Rien ne peut lui ravir cette douce espérance,

Son nom avec honneur retentit dans la France.

Jeune encor [sic], il se fait par ses nombreux succès

Proclamer le premier des poètes français.

De le rivaliser tous ont la noble envie ;

Nul ne peut égaler son vaste et beau génie :

On l’admire, et bientôt de plus brillans lauriers

Ajouterons encore à l’éclat des premiers.

Je le vois, de son art reculant la barrière,

Parcourir en vainqueur cette illustre carrière ;

Tracer du vrai, du beau le chemin ignoré

Et rallumer du goût le feu pur et sacré.

Les héros sont plus grands sous sa plume féconde ;

Il nous peint en romain la maîtresse du Monde,

Ses grands événemens, ses intérêts divers :

Rome n’est plus dans Rome elle est toute en ses vers (1) [note : « Ce vers est parodié de celui de Sertorius : / Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. »].

Il honore la France en s’honorant lui-même ;

Et la postérité juge sage et suprême

L’enviant à son siècle, et toujours l’admirant,

Saura lui décerner le beau titre de Grand.

Corneille dans un autre moment, et à-peu-près sur le même sujet, dit aussi à M. de l’Empérière :

Vous vous trompez, cet art que l’on respecte encore

Nous ennoblit, monsieur, loin qu’il nous déshonore ;

Heureux délassement de nos meilleurs esprits,

Des vertus qu’il célèbre il rehausse le prix,

Et mieux que le burin il consacre l’histoire

De ces mortels fameux, émules de la gloire……

Le prince belliqueux, idole des français,

Dont les [j]ours sont comptés par les plus beaux succès,

Ne croit point obscurcir l’éclat du diadème

Quand il se fait des arts le protecteur suprême ;

Aux pieds du trône même il veut les voir fleurir :

Il sait les animer comme il sait conquérir,

Et ce monarque heureux, pour qui leurs mains moissonnent,

Semble Mars, que la Gloire et les Beaux-Arts couronnent ;

Il est leur défenseur, leur guide, leur appui ;

Il triompha pour eux, ils triomphent par lui.

Le public a fait allusion de ces derniers vers à S. M. l’empereur :

L’auteur demandé a été a mené sur la scène par MM. Granger et Borine : c’est M. Gouget.

Les bustes des deux Corneille ont été couronnés au commencement du spectacle au millieu [sic] des applaudissemens d’une assemblée aussi nombreuse que brillante. L’orchestre a exécuté l’air : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? qui convenait parfaitement à la circonstance.

[…]