SPECTACLES.

Théâtre des Arts.

C’est toujours avec un nouveau plaisir que, chaque année, l’on se porte en foule au spectacle le jour de l’anniversaire de la fête de Pierre Corneille. Un siècle et demi n’a point atténué l’admiration qu’inspirent les ouvrages du grand poète que notre cité se glorifie d’avoir vu naître dans son sein (1) [note : “ (1) Corneille est né à Rouen, rue de la Pie, dans une maison que l’on voit encore, et qui porte le n° 17. Il fut baptisé en l’église de Saint-Sauveur, le 9 juin 1606. ”]. Le Tems, qui détruit si vite les trophées élevés à la gloire des grands hommes, semble avoir respecté les immortelles productions de celui-ci comme un monument invulnérable que sa faulx [sic] ne peut atteindre….. Est-il, en effet, rien de plus beau, de plus digne de triompher des révolutions des siècles, que Cinna ! Rodogune ! les Horaces ! la Mort de Pompée ! Polyeucte !….. Cette dernière pièce, donnée hier pour la première fois depuis plus de vingt ans, suffirait seule pour garantir à Corneille l’immortalité. Quels traits de flamme ! quelles pensées ! quelles sublimes, quelles grandes expressions !…..

La tragédie de Polyeucte était suivie de l’Entrevue, et cette jolie comédie, du vaudeville intitulé Pierre et Thomas Corneille, par M. Grétry neveu. Cette pièce, considérée comme un heureux à-propos, a obtenu le succès indulgent que ces sortes de productions commandent, et dont tout le mérite est dans l’impromptu. En voici une courte analyse :

Le cardinal de Richelieu, aussi jaloux de la réputation de bel esprit que de celle de grand politique, après avoir tenté vainement de séduire Corneille par ses présens, afin qu’il le déclare auteur de son bel ouvrage, du Cid, ne peut voir, sans une basse envie, les succès de ce chef-d’œuvre. Pour se venger des refus du père de la tragédie, il le fait harceler indignement par ses rivaux, dans des diatribes et des satyres infâmes. Corneille, forcé de quitter Paris, se retire avec son frère dans une maison de leur patrimoine, à Andelys. C’est dans cette solitude que Corneille, pour se venger des intrigues du cardinal-ministre, travaille à accroître sa gloire en composant un nouveau chef-d’œuvre, Rodogune. Voiture et Balzac, les bons amis des deux frères, sont les seuls qui soient admis dans cet asyle [sic] du génie persécuté.

Le ressentiment de Richelieu le fait recourir aux moyens les plus vils pour se venger. Un certain abbé Caffardi, le complaisant d’une dame Mélite que Corneille a connu à Rouen, et qui, dans un âge très-avancé, veut encore inspirer des sentimens d’amour, obtient du ministre, à la sollicitation de cette Ariane surannée, une lettre de cachet contre le grand Corneille. Thomas Corneille, son frère, est seul au moment où Caffardi lui-même vient faire exécuter l’ordre de Richelieu, et par un mouvement de générosité et de tendresse fraternelle, il s’offre, sous le nom de Pierre à suivre l’exempt et l’abbé. On se saisit de Thomas et on se dispose à l’emmener ; mais Alain, jardinier des deux frères, réunit quelques paysans, et aidé de leur secours, disperse les archers et ramène Thomas dans les bras de Pierre, qui venait d’être instruit de son action. Balzac et Voiture ont, de leur côté, convaincu Richelieu de la fausseté des bruits répandus contre le grand Corneille, obtenu l’annullation [sic] de l’ordre qui le constituait prisonnier d’état, et la permission de revenir à Paris. Ainsi se termine, par des actes d’amitié et de générosité, une matinée des deux Corneille.

Plusieurs couplets de ce vaudeville ont été applaudis : nous ne citerons que celui-ci que chante Pierre Corneille :

Air : Trouverez-vous un Parlement.

Quand trop souvent je suis l’objet

D’une amère et triste censure,

Me voit-on sur un tel sujet

Crier au dommage, à l’injure ?

Le cœur du pédant est flatté

D’une ennuyeuse symétrie :

On ne doit l’immortalité

Qu’aux nobles écarts du génie.