Mélanges.

Concerts de musique classique,

donnés par M. Pasdeloup, au cirque Sainte-Marie, à Rouen, le 18 et le 19 juin 1864.

En terminant dernièrement le compte-rendu d’une séance musicale, don­née au Havre par la société de Sainte-Cécile, nous souhaitions à Rouen une de ces fêtes de l’art qui élèvent le goût, et qui procurent aux masses de saines et vivifiantes émotions, en les initiant aux conceptions les plus hau­tes et les plus ravissantes du génie humain. Nous ne pensions pas alors que notre vœu dût être sitôt accompli. M. Pasdeloup, si connu par le succès qu’ont obtenu à Paris ses concerts populaires, et son excellent orchestre, se sont chargés de le réaliser.

Nous pouvons le dire, le spectacle que présentait, le 18 et le 19 juin, le cirque Sainte-Marie, est de ceux qui consolent et fortifient. Il prouve aux plus incrédules que le beau n’a rien perdu de son empire, et que les natures les moins préparées en subissent, à certaines heures, la souveraine influence ; que dis-je, tressaillent d’admiration devant des chefs-d’œuvre qui leur étaient inconnus, et qui semblaient par leur nature devoir échapper à leur intelligence. Malgré tout ce qui a été fait, dans ce siècle, par une certaine classe d’écrivains, pour pervertir le goût et fausser le jugement du peuple, malgré la multitude de livres, de revues, de journaux qui ont cherché à égarer son opinion en religion, en philosophie, en littérature, comme en matière d’art, le beau est resté le beau, le vrai est demeuré levrai, le bien sera perpétuellement le bien : les classes ouvrières, aussi bien que les clas­ses élevées, laissées à leur conscience, jugeront toujours du vrai, du bien et du beau avec sagesse et vérité. Certes, on aurait tort d’accuser légère­ment le goût d’un peuple ou d’une cité. On a répété à satiété, en ces der­niers temps, en voyant d’un côté la décadence irrémédiable de la musique au théâtre, et de l’autre les applaudissements insensés prodigués aux plus misérables productions de la scène moderne, que l’art s’en allait, que le goût était perverti. Ces accusations ne sont pas équitables. On forme le goût comme on forme l’intelligence : si vous ne donnez en spectacle à la foule que des médiocrités malsaines ou des artistes défectueux, si vous ne lui fai­tes jamais entendre la grande et véritable musique, nos grands auteurs tra­giques dignement interprétés, qu’y a-t-il d’étonnant que son goût fasse fausse route, et qu’elle accueille avec enthousiasme vos drames et vos bouf­fonneries de boulevard. Que si, au contraire, vous faites appel à ses nobles instincts, si vous la conviez à des solennités dignes d’elle, soit qu’elle voie le Cid rendu avec grandeur et sentiment, soit qu’elle entende, comme au cirque Sainte-Marie, les mélodies si pures d’Haydn, les chants harmonieux de Mozart, les élans puissants de Beethoven, les ravissantes inspirations de Weber, vous la voyez frémir d’enthousiasme, vous lisez sur tous les fronts l’épanouissement des plus généreux sentiments ; toutes les figures sont comme ennoblies, l’âme se retrouve tout entière dans chacune de ces poitrines humaines : il y a là comme une sorte d’élévation morale, admirable à voir, bienfaisante à sentir. Voilà ce que nous avons contemplé avec une joie que nous ne dissimulerons pas, dans les rangs du peuple, aux secondes, comme au pourtour et au parquet. Nous n’avions tous qu’un cœur et qu’une âme pour sentir les beautés de cette musique idéale, nous étions un peuple de frères unis par le sentiment, le bonheur et l’admiration.

M. Pasdeloup nous a ménagé, en commençant son premier concert, une très douce surprise. Il a inauguré cette solennité artistique par un hommage à Boieldieu, et l’orchestre a exécuté avec verve et sentiment l’ouverture de la Dame Blanche : en célébrant ainsi le musicien le plus éminent que notre cité ait vu naître, il a voulu honorer cette terre glorieuse et féconde de Normandie qui a produit tant d’hommes illustres dans les sciences, les let­tres et les arts. Après cette attention, dont on a senti vivement toute la délicatesse, le premier concert s’est ouvert par la symphonie en ut mineur de Beethoven. Comment analyser cette œuvre grandiose, si pleine d’émotion, de vigueur et de majesté ? Quelle ampleur dans le début, quelle introduction magistrale à cet allegro qui renferme des sentiments si divers ! On y voit percer cette mélancolie sombre qui s’exhale parfois en plaintes déchirantes. Et pourtant que detrésors de bonheur et de poésie il y avait dans l’âme de cegrand homme ! Voyez comme on entend dans l’andante des accents délicieux, rêve heureux, qu’aucune douleur n’accompagne, où s’arrête son cœur un instant consolé. Puis soudain le rêve s’évanouit, la souffrance l’aiguillonne, alors quels gémissements dans cette harmonie aux modulations imprévues ettourmentées. Le final s’ouvre par une fugue attaquée avec une rare vigueur par les contrebasses, et poursuivie bientôt par tous les instruments. Il se termine par une sorte d’hymne triomphal du plus saisissant effet. On ne pourra jamais sonder la profondeur de ce génie qui aimait avec une passion presque égale la musique et la philosophie. Comme Shakespeare, avec le­quel il a des points de ressemblance, il dépasse de cent coudées les intelli­gences les plus hautes. La musique de Beethoven est une immense épopée qui exercera longtemps le génie des savants ; on peut l’exécuter très fidèle­ment, avec perfection même, mais il n’est donné qu’à un petit nombre d’i­nitiés d’en comprendre tous les secrets. Je la comparerai à la poésie du Dante, qu’il faut étudier longtemps avant de posséder et d’aimer. C’est pour­quoi cette musique ne fut pas vite populaire. Elle n’est guère connue qu’en Allemagne, l’Italie et l’Espagne ne l’ont jamais goûtée (je parle en général et j’excepte certains esprits distingués) ; la France ne l’a aimée que fort tard, car c’est à peine si elle commence à l’entendre parmi nous, grâce au zèle de quelques artistes dignes de tous éloges.

Après la symphonie de Beethoven, l’hymne si pure et si suave d’Haydn, comme après l’orage la fraîcheur et la paix. Le thème et les variations ont été rendus par les instruments à cordes avec beaucoup de délicatesse et d’onc­tion. Cette hymne donne bien la mesure du génie d’Haydn qui a su impri­mer à toutes ses œuvres ce cachet de pureté, de limpidité, d’élévation ra­dieuse qui faisaient le fond de son âme. Nature exquise, aimable figure, que l’on n’a pas assez étudiée. Il nous manque une vie d’Haydn. Quand on songe qu’il était si bon, ce digne artiste, que les enfants le suivaient joyeusement dans les rues en l’appelant papa Haydn ; si aimable, que, malgré sa laideur, il était l’objet des plus vives sympathies, et que son valet de chambre même avait pour lui une sorte de culte. Ne l’a-t-on pas surpris brûlant des parfums devant le portrait de son maître. Mais je m’attarde aux détails.

On a épuisé toutes les formes de louange à l’endroit de M. Sivori ; tous les échos de l’Europe lui ont envoyé des bravos, les mains de tous les dilet­tanti et de tous les critiques lui ont tressé des couronnes. Nous savons au­jourd’hui s’il les mérite. Pour nous, nous n’avions jamais entendu — et nous avons entendu Vieuxtemps et Alard — un jeu aussi magistral, un archet si ému, une telle ampleur de sens, un sentiment si exquis de l’art et une science si parfaite de l’instrument. Par nature, nous l’avouons, nous avons peu de goût pour les morceaux à tours de force qui font ressortir l’extrême habileté du virtuose, qui étonnent le public tant ils tiennent du prodige, mais qui n’ont rien à faire avec l’art véritable ; toutefois, quand ils ont été écrits par Paganini et rendus par Sivori, on est, il faut le dire, ravi, subjugué, enthousiasmé. Aussi, loin de nous la pensée d’une critique à l’égard de cet artiste si justement célèbre. Si jamais, au contraire, notre humble voix arrive jusqu’à lui, qu’elle lui porte l’hommage de notre admiration, car il nous a pris notre âme tout entière ; qu’elle lui soit comme l’écho des acclamations qui ont éclaté à chaque repos de son prodigieux archet. Qu’il sache bien que son souvenir vivra impérissable à Rouen, comme celui d’un talent in­comparable mis au service d’un grand cœur. Son apparition parmi nous a été un véritable triomphe : il a fait revivre Paganini dans ses concertos, et est allé dans la Clochette, jusqu’aux dernières limites du possible. On a re­marqué surtout les sons exquis qu’il tirait de son instrument, ce n’était plus un violon, c’était tour à tour un basson, une flûte, une voix d’ange, que sais-je, une clochette aussi ; il y avait des larmes, il y avait des rires ; et ce chant sur les notes harmoniques, unique peut-être en son genre, et ce final pro­digieux qui nous jetait les notes comme des gerbes d’étincelles dont la salle semblait tout éblouie ! Oui, M. Sivori est le plus grand violoniste de l’Europe et il remplace dignement son maître et son premier ami, l’illustre Paganini.

Il ne fallait rien moins que l’ouverture d’Oberon, l’un des trois chefs-d’œu­vre de Weber, pour distraire la foule de l’émotion que lui avait laissée le grand violoniste, rappelé par trois fois au milieu d’acclamations impossibles à décrire.

Oberon est le dernier opéra qu’écrivit Weber. Il était alors à Londres et avait déjà donné à la scène Der Freischütz (Robin des Bois) et Euryanthe. Un sentiment nous a paru dominer dans cette ouverture, c’est la joie, l’abandon, le rêve délicieux d’un soir de printemps ; il y a bien quelques effets d’harmonie sévère et mouvementée, mais qui oubliera jamais le chant gra­cieux qui se dessine d’abord sur les instruments à cordes et qui est répété par tout l’orchestre avec entrain ? La fin a un tout autre cachet. C’est une sorte de marche triomphale, vigoureuse et rayonnante, qui a enlevé les bravos de l’auditoire.

Mozart devait avoir sa place dans cette fête de l’art, lui le prince de la musique ; aussi est-il venu à son heure pour rafraîchir les âmes par ses sua­ves et idéales inspirations. Le quintette, où M. Leroy a fait preuve d’un vrai talent, autant par la douceur de ses sons que par le sentiment de son jeu, est une de cesmélodies exquises et sobres où Mozart excellait. On les a comparées avec raison aux madones de Raphaël, et Tonnellé disait, dans son gracieux langage : “Si les Vierges du jeune homme d’Urbin pou­vaient s’animer et ouvrir les lèvres, sans doute elles chanteraient les mélo­dies du jeune homme de Salzbourg.”

Ce premier concert s’est terminé par le Songe d’une Nuit d’été, de Men­delssohn, où le talent de l’orchestre a brillé, à notre avis, d’une façon supérieure, et qui n’a pas été peut-être assez remarquée. Quoi de plus ravis­sant que la manière dont le Scherzoa été interprété ? Ils dansaient, ils sautaient ces joyeux esprits de l’air, sur les archets ensorcelés : gnomes, djinns farfadets, lutins aux ailes bleues, trilbys [sic] aux pieds légers, tout cela chan­tait, riait, volait, puis disparaissait comme un gai tourbillon. Et comme contraste, la marche triomphale a fait entendre toute la puissance et la vi­gueur de l’orchestre, qui a enlevé ce morceau aux applaudissements enthou­siastes de la foule.

Le deuxième concert n’a rien eu à envier au premier. Les artistes se sont montrés également supérieurs. L’admiration des auditeurs s’est soutenue, si elle ne s’est surpassée. L’ouverture de Sémiramis méritait d’être enten­due par Rossini, lui qui, dit-on, n’a pas mis le pied à l’Opéra depuis lon­gues années. Nous devons surtout signaler le duo des cors qui nous ont ra­vis par la limpidité et la suavité de leurs sons. Voilà le grand bonheur des orchestres de Paris, de posséder des cuivres aussi supérieurs que les instru­ments à cordes. Ces musiciens, qui ont le sentiment de l’art, tirent de leurs instruments, d’ordinaire durs et éclatants, des sons moelleux, onctueux, qui charment autant qu’ils étonnent, accoutumés que nous sommes à n’en en­tendre sortir que des éclats bruyants.

Le morceau capital de la séance était la Symphonie pastorale de Beetho­ven, l’une des œuvres les plus complètement belles qu’ait jamais créées le génie de l’homme. C’est, on le sait, de la musique descriptive, mais idéali­sée par le sentiment. Il n’y a rien là de matériel ; ce n’est pas la nature co­piée servilement, c’est l’homme qui exprime, dans un langage sublime, les impressions que fait sur lui ce spectacle de l’univers qui est et sera l’éter­nelle contemplation des âmes élevées, parce qu’elles y voient partout l’em­preinte et le souvenir de Dieu. Le programme avait eu soin de traduire la musique, de sorte que les auditeurs ont pu suivre facilement le développe­ment de la pensée du maître. Cette symphonie est tout un poème : il fau­drait bien des pages pour en donner une description satisfaisante. Nous ne l’analyserons pas, nous constaterons seulement la perfection avec laquelle l’orchestre l’a interprétée. La scène au bord du ruisseau, pleine de fraîcheur, d’ombre et de mystère berçait l’esprit des plus doux rêves. Heureux prin­temps de la vie, heures qui ne sonnez qu’une fois ici-bas, doux souvenirs des jeunes années, vous apparaissiez au milieu de ces chants, avec cesmur­mures de l’eau, ces gazouillements d’oiseaux. Mais d’où viennent ces gron­dements lointains ? C’est l’orage qui s’avance ; le vent siffle, les éclairs déchirent la nue, le tonnerre gronde, la tempête éclate. Quelle terreur et quelle angoisse dans tous ces jeunes cœurs ! Comme la musique ici devient un tableau ! Puis l’orage s’éloigne, le calme renaît, les âmes s’épanouissent et redisent à l’envi leurs sentiments de reconnais­sance et de joie. Voilà ceque racontaient avec un sentiment exquis des nuances et des situations, ces soixante-dix artistes qui tenaient enchainés à leur talent des milliers d’auditeurs. Nous n’ajouterons rien à ce que nous avons dit de M. Sivori, si ce n’est que sa fantaisie a fait éclater, comme la veille, sesautres morceaux, des tonnerres d’applaudissements. Le mot ici n’est pas une figure.

Le concert s’est continué par l’Invitation à la valse, de Weber, œuvre charmante et délicate, des fragments du Septuor de Beethoven, où M. Le­roy sur la clarinette, M. Mohr sur le cor, et M. Villaufray sur le basson, ont déployé un talent de premier ordre, et enfin le final de la 29e symphonie d’Haydn, qui a terminé dignement cette solennité mémorable.

L’orchestre de M. Pasdeloup mérite la réputation qu’on lui a faite. Tous nous avons admiré l’ensemble des instruments, la précision des mouve­ments, la beauté des sons, l’intelligence parfaite des moindres nuances et l’émotion puissante qui animait ces musiciens et en faisait autant de vrais artistes, avec une seule âme, une seule pensée, un seul génie qui s’incar­naient en leur chef, heureux de conduire au succès cette phalange d’élite. M. Pasdeloup mérite ce bonheur. Il porte une âme d’artiste : il sent, il aime, il pénètre la musique et il sait faire passer dans l’âme de ses musi­ciens le feu sacré dont il est animé. Aussi est-il un chef d’orchestre émi­nent. Nous nous rappelions, en le voyant, ce qu’on raconte de Beethoven, qui aimait à diriger ses œuvres. Il s’identifiait tellement avec elles qu’il en figurait l’expression par ses gesteset son attitude. On le voyait à un passage vigoureux s’animer et frapper fortement sur son pupitre ; au contraire aux decrescendo il se diminuait en quelque sorte et se faisait petit, et il semblait s’anéantir aux pianissimo. De même qu’il pâlissait quand l’orchestre expri­mait la douleur, lorsqu’il arrivait à un de cespassages à grand effet, qui ont, dans ses œuvres, tant de puissance et de majesté, il paraissait s’élever, sa figure s’illuminait, ses yeux lançaient des éclairs, ses cheveux se héris­saient ; son génie apparaissait dans toute sa splendeur !...

Nous voulons terminer ce compte-rendu, déjà trop long, par une remar­que qui a été faite par les hommes compétents. Il y a dix ans, il eût été im­possible de réunir à Rouen, pour un concert de ce genre, la foule qui se pressait le 18 et le 19 juin au cirque Sainte-Marie ; il y a dix ans, M. Pas­deloup n’aurait pas eu d’orchestre pour exécuter les symphonies deBeetho­ven, et les concerts du cirque Napoléon eussent passé pour une chimère. Qu’est-ce que cela prouve, si ce n’est le progrès qu’ont fait parmi nous les saines idées et les vrais principes artistiques ? La musique classique a repris faveur ; on l’a étudiée, on l’a connue, on l’a aimée, et maintenant on sent le besoin de la populariser. Ainsi vont les choses humaines. Non, il ne faut jamais perdre confiance ; lorsqu’on a en main une vérité, fût-on seul, méconnu, persécuté, c’est un devoir de la propager par la parole ou par la plume, sans se laisser abattre par des dédains ou des mécomptes passagers, espérant des jours meilleurs et ayant foi dans cette espérance. Le beau finit toujours par triompher comme le vrai, dont il est la splendeur. Il y a au dessus des variations mobiles de la foule et des caprices passagers de l’épo­que, de ces principes immuables qui conviennent à tous les temps et satis­font toutes les aspirations. Si modeste qu’on fasse le rôle de cette Revue, c’est son honneur et sa joie de se vouer .à la défense de ces principes, et lorsqu’elle en voit triompher l’application, elle peut, comme aujourd’hui, goûter quelques instants ce noble et mâle plaisir de la vérité victorieuse.

J. L.