Mon ami,

Je n’ai pu entendre le 1er concert, mais j’ai entendu le second. J’ai entendu la symphonie pastorale, et j’y ai éprouvé la plus grande émotion que les arts m’aient jamais causée.

L’exécution était parfaite comme au conservatoire.

Mais, mon ami, pour comprendre cette épopée champêtre il faut avoir comme nous habité longtemps et aimé passionnément la campagne, il faut avoir été, comme nous, atteint dans les profondeurs de son âme et y avoir dans toutes ses peines trouvé l’éternel consolateur.

Ceci n’est plus ni poésie, ni musique, c’est la religion, vraie, impérissable, universelle.

J’ai écouté avec toute mon âme ; jamais je ne m’étais trouvé une telle puissance de [bénir], d’aimer, d’agir : c’est le Dieu qui se révèle en nous lorsque nous entendons cette musique céleste et pourtant si humaine. Quelle simplicité, quelle vérité et quel art. Ce n’est pas seulement la nature qui nous est révélée dans ce chant c’est aussi celui qui la contemple et l’adore et qui partout y sent ce qu’il retrouve en son propre cœur.

Vous savez que j’ai entendu aussi l’invitation à la valse de Weber, une partie du septuor de Beethoven, et le final de la 29e symphonie de Haydn. Je ne vous dis rien des tours de force de Sivori sur le violon, ceci est incroyable, mais est-ce bien de l’art ? ou plutôt n’est-ce pas l’art réduit à n’avoir plus d’autre but que lui-même, prodige d’adresse et de talent ; mais pour exprimer quoi ! C’est pourtant là ce qui a ravi l’auditoire. En général le concert n’a surtout plu au public rouennais que par l’habileté des exécutants ; mais ces sublimités de l’âme exprimées par Beethoven, Weber et Haydn, qui les a compris ? Pas un aujourd’hui qui en parle, tandis que le nom de Sivori est dans toutes les bouches. Je crois que le père Méreaux seul a senti quelque chose du génie de Beethoven. Quelques mots de son article d’hier et de celui d’aujourd’hui semblent du moins l’indiquer ; mais partout on se demande ce qu’il a voulu dire. Vous vous figurez difficilement, mon ami, la physionomie de ces 70 artistes tous vraiment beaux d’expression et les physionomies qu’on apercevait dans l’auditoire.

Ah ! que je vous ai regretté ! vous auriez retrouvé là le conservatoire, mais le conservatoire sur le point d’être livré à tous. Pasdeloup aura accompli une des grandes tâches de notre siècle. Je le bénissais du fond de l’âme. Après tout, mon ami, de telles choses ne sont peut-être possibles qu’avec des Français. Quelle prestance, quelle grâce, quelle sûreté et quel ensemble d’exécution !

La France est le seul peuple qui ait entrevu dans les arts l’au-delà du bien, en histoire l’au-delà du christianisme, et en philosophie l’au-delà de ce monde ; de la tant d’oppression dans les temps passés et dans le temps actuel pour la retenir aux institutions, aux religions et aux arts que son cœur et son génie ont depuis longtemps dépassés. Vous avez eu raison, cher Alfred, de sentir au conservatoire la vraie religion de la France ; elle ne s’est nulle part aussi bien exprimée. Aussi depuis hier je vous relis. Si vous aviez entendu hier avec moi ce concert, vous n’auriez plus hésité un seul instant à réimprimer la Foi nouvelle. Adieu, à bientôt, il faut à mon grand regret que je vous quitte ; mais nous recauserons : les concerts Pasdeloup nous rendront nos ailes et notre jeunesse.