Chronique musicale.

Cirque Sainte-Marie.

Deuxième concert populaire de musique classique. — M. Pasdeloup, son orchestre ; MM. Sivori et Leroy.

Les artistes des concerts populaires de Paris, sous la direction de M. Pasdeloup, ont donné hier, à deux heures, leur second et dernier concert. C’étaient des adieux qu’ils faisaient au public de Rouen, qui les a compris, appréciés et applaudis comme ils le méritaient. M. Pasdeloup a eu encore une fois la preuve qu’il avait eu raison de se fier aux instincts artistiques et au goût éclairé de la population rouennaise, calomniée à l’endroit de la musique de concert, et qui n’a qu’un défaut, celui de la qualité de son jugement et de ses prédilections musicales. Elle aime la bonne musique, elle la veut même très bonne. Aussi a-t-elle sympathiquement répondu à M. Pasdeloup, qui lui offrait deux occasions d’entendre ce qu’il y a de meilleur et de plus beau en composition et en exécution musicales. Grâce à M. Pasdeloup, le charme est rompu : les concerts sont réhabilités à Rouen, sous la condition d’être bons, toutefois, et le public rouennais est relevé d’une injuste accusation.

Hier, la salle du cirque Sainte-Marie était garnie, comme la veille, d’une foule élégante et nombreuse, dont une partie venait chercher de nouveaux plaisirs, et dont l’autre demandait la répétition de ceux qu’elle avait si vivement goûtés samedi soir. C’est toujours une tâche difficile que de se maintenir à la hauteur d’un premier succès, quand ce succès a atteint les limites de l’enthousiasme ; mais nous devons dire tout de suite que c’est sans peine et avec d’intarissables ressources de talent que tous les artistes, orchestrants et solistes, ont reproduit leurs effets et retrouvé leurs triomphes.

L’ouverture de Sémiramis, de Rossini, ce divin mélodiste, qui l’est même dans son orchestration, a ouvert la séance et ravi le public par les chants si brillants du grand maëstro, et, il faut le dire, par l’entraînement tout juvénile de l’exécution.

Que dire de la symphonie pastorale de Beethoven, de ce poème musical, qui n’a d’égal ni dans les églogues de Virgile, ni dans les idylles de Gesner, ni dans les paysages de Claude Lorrain ? Quel est le but de la peinture et de la poésie ? N’est-ce pas de faire naître dans l’âme de ceux qui contemplent l’une ou écoutent l’autre les sentiments que leur ferait éprouver l’objet qu’elles représentent ou qu’elles décrivent ? Et, quelle poésie, quel tableau font aussi vivement ressentir les émotions, les rêveries, les extases du cœur, à l’aspect d’une belle campagne, que cette symphonie pastorale, dont le premier morceau exprime si bien le bonheur qu’inspirent de riantes vallées et de verdoyantes forêts, dont l’adagio vous berce délicieusement au murmure d’un ruisseau limpide, et vous éveille doucement au doux chant de la caille et du rossignol, et dont le scherzo retrace avec tant de vérité une fête rustique, interrompue par un terrible orage, auquel succède le calme si bien peint dans le finale ? Toutes ces nuances de coloris descriptif [sic] toutes ces délicatesses de musique imitative, ont été rendues avec une rare perfection d’ensemble et de détails par l’orchestre de M. Pasdeloup, qui a ensuite enlevé de verve l’Invitation à la valse, ce charmant rondo de Weber, si richement orchestré par Berlioz, et qui a fini la séance par le finale de la vingt-neuvième symphonie d’Haydn, boutade orchestrale qu’Haydn a écrite de sa plume la plus spirituelle et la plus verveuse.

Le septuor de Beethoven, exécuté par tous les instruments à cordes, avec les solos de clarinette, de cor et de basson, parfaitement joués par M. Leroy, M. Mohr et M. Villaufray, a produit une très vive sensation ; et, en effet, est-il rien de plus suave que l’adagio, rien de plus gracieux que le thème et ses exquises variations ? Tous ces morceaux d’ensemble ont été salués par les chaleureux applaudissements de toute la salle.

Et M. Sivori ! Croit-il que nous puissions facilement le suivre dans toutes les révélations qu’il nous fait des mystères de son talent toutes les fois que nous l’entendons ? Il est vraiment inépuisable. Il ne reproduit pas ses merveilles, il en fait toujours de nouvelles. Il n’y a pas de limites aux effets de ce talent, qui est la réunion des qualités de plusieurs violonistes. L’antiquité se plaisait à faire un demi dieu en lui attribuant les exploits de plusieurs héros ; la nature semble s’être plu à former une personnalité musicale en concentrant sur elle les perfections de tous les virtuoses du violon : cette personnalité exceptionnelle, c’est Sivori. Nous en appelons à ses auditeurs et admirateurs d’hier. Ont-ils rien entendu d’aussi pur, d’aussi irréprochable, d’aussi inspiré, d’aussi entraînant ? Non, en vérité, et leur réponse, nous la traduisons telle que nous l’avons trouvée dans les ovations frénétiques dont ils ont comblé le ravissant virtuose.

Dans sa Fantaisie, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou de la pure et touchante expression avec laquelle il chante la douce Mélancolie de Prume, ou des variations dans lesquelles il métamorphose si brillamment cette mélodie, ou dans l’incroyable coup d’archet qui termine ce morceau et dans lequel sous son archet magique le son du violon semble prendre tous les timbres les plus prestigieux.

Nous ne dirons rien de plus sur la Clochette, qui est un prodige de bravoure, de grâce et de caprice.

Les concerts de M. Pasdeloup sont destinés à de bien agréables surprises. Au premier, l’ouverture de la Dame blanche était venue d’une façon charmante augmenter les richesses de la soirée. Hier, en plus du superbe programme que nous venons d’analyser, le Carnaval de Venise, auquel on ne s’attendait pas, mais qu’on désirait bien entendre par le nouveau Paganini, est venu combler les jouissances musicales de la matinée.

C’est à l’intervention de M. le sénateur-préfet, qui a bien voulu se faire l’interprète du vœu général et faire demander à Sivori le morceau désiré, qu’on doit le plaisir indicible de l’avoir entendu. Sivori, qui est aussi infatigable qu’inépuisable, a bien voulu, après la Clochette, jouer cette immortelle pochade dont il a seul les traditions et qu’il joue avec tous les raffinements d’esprit, de coquetterie, de bouffonnerie dont Paganini a revêtu musicalement les plaisanteries de Pierrot, les Agaceries de Colombine, les jalousie du beau Léandre et les farces de Polichinelle, enfin tous les héros du véritable carnaval de Venise. L’effet de ce morceau ne saurait se décrire : les acclamations, les trépignements, les hourras et un triple rappel ont à peine suffi pour satisfaire l’enthousiasme des auditeurs que Sivori venait de mettre en délire.

À la fin de ce magnifique concert, le public a rappelé M. Pasdeloup et lui a décerné l’ovation des virtuoses. N’est-il pas aussi un virtuose, en effet ? Il ne diffère des autres que par son instrument : il joue de l’orchestre, instrument collectif et qu’il se fait lui-même, pour lui-même, en le composant d’éléments de haut choix. Aussi, en l’acclamant, on a aussi acclamé son instrument, c’est à dire tous les orchestrants qu’il dirige si bien et qui répondent avec tant de talent au commandement de son archet.

Espérons que ce ne sont pas des adieux définitifs que nous avons reçus hier, et que, tous, orchestrants et virtuoses, reviendront bientôt, sous la conduite de M. Pasdeloup, chercher les sympathiques acclamations du public de Rouen.

Amédée Méreaux.