Chronique musicale.

Cirque Sainte-Marie.

Concert populaire de musique classique. — M. Pasdeloup, son orchestre ; MM. Sivori et Leroy.

Grand succès ! immense succès ! Et salle comble ! Que nous sommes heureux de n’avoir plus à dire aujourd’hui, comme toujours, en rendant compte d’un concert : “Beaucoup de succès pour les artistes, mais trop peu d’auditeurs pour les bénéficiaires !” Cette fois, M. Pasdeloup rend plus facile et plus agréable notre mission de chroniqueur musical. Nous n’avons qu’à enregistrer des réussites de toutes sortes et des triomphes. La salle du cirque Sainte-Marie était brillamment et complètement garnie. Les 2 000 auditeurs accourus, avec un empressement inusité, à cette solennité artistique et tout à fait exceptionnelle, ont été hier soir, pendant deux heures et demie, sous le charme d’indicibles jouissances et dans le délire d’une enthousiaste admiration.

M. Pasdeloup n’était pas sans connaître la réputation qu’on a faite au public rouennais d’être l’ennemi de la musique de concert. Quant à nous, nous avons toujours pensé qu’un public qui, de tout temps, a si fort aimé l’opéra, au point de ne fréquenter le théâtre que pour les représentations lyriques, ne pouvait être l’ennemi d’aucune musique, sinon de la mauvaise. On comprend qu’il soit souvent resté sourd aux offres qu’on pouvait lui faire de souscrire à des concerts de pure spéculation, sans orchestre, sans de grands ensembles, enfin sans ce qui fait la splendeur, le charme et l’attrait des séances musicales.

Car il n’y a qu’un moyen de s’adresser aux masses, en fait d’art, et de les attirer irrésistiblement, c’est de leur offrir ce que l’art a de plus beau, avec la meilleure exécution possible. Pour comprendre et adorer toutes les œuvres de la nature, que faut-il de plus que des yeux, des oreilles et un cœur ? N’en est-il pas ainsi des œuvres d’art, dont l’homme a, naturellement et par intuition, l’intelligence et le sentiment ? C’est précisément là ce que l’initiation ne donne pas. Dieu a créé les beaux-arts pour charmer les hommes et les hommes pour sentir les beaux-arts.

C’est cela que M. Pasdeloup a merveilleusement compris en fondant les Concerts populaires de musique classique. Nous avons plus d’une fois rendu hommage à la manière dont il a envisagé le but de son œuvre au double point de vue de la philosophie et des progrès de l’art musical.

M. Pasdeloup n’avait pas moins bien compris la ligne qu’il devait suivre pour diriger et mener à bien la périlleuse entreprise dans laquelle il se lançait en choisissant Rouen pour y faire sa première excursion départementale. Il avait d’abord écarté tout ce qu’on avait pu lui dire du sort effrayant réservé à tous les concerts à Rouen. Il avait mieux jugé la vieille cité normande, si riche de souvenirs littéraires et artistiques : les noms de Corneille et de Boieldieu s’étaient présentés à sa mémoire et l’avaient aidé à se faire une opinion plus favorable à son projet sur la ville natale de ces deux grands hommes. Non, Rouen ne pouvait pas repousser une grande manifestation d’art : mais cette manifestation, il fallait la concevoir vraiment grande, v[r]aiment belle, et la réaliser dans les plus vastes proportions, avec les éléments les mieux choisis dans les chefs-d’œuvre des grands maîtres.

C’est ce qu’il a fait avec un goût exquis ; les affiches de ses deux concerts renfermaient des modèles de tout ce que la haute composition instrumentale offre de plus grandiose et de tout ce que la pléiade de nos virtuoses modernes a de plus attrayant.

M. Pasdeloup ne s’était pas trompé en jugeant ainsi le public rouennais. Tout ce que Rouen renferme de dilettantes plus ou moins initiés et même de simples amateurs de musique, s’est rendu à son appel ; tout ce monde s’est empressé de venir prendre place dans la salle du cirque Sainte-Marie ; tout ce monde a été heureux, ravi, transporté, et n’a eu qu’à se féliciter d’avoir pu entendre de si magnifiques choses, si magnifiquement exécutées.

Non seulement M. Pasdeloup avait composé pour Rouen les deux plus intéressants programmes qu’il ait jamais affichés à Paris, mais encore il avait engagé son orchestre du Cirque-Napoléon, cet orchestre qui est le seul dont l’ensemble et la parfaite exécution aient pu jusqu’à présent rivaliser avec celui du Conservatoire. C’est ainsi que, armé de toutes les ressources d’effet, les chefs-d’œuvre d’Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn en main, et à la tête de son intrépide et harmonieuse phalange, M. Pasdeloup s’est présenté pour la première fois devant le public rouennais.

Constatons tout d’abord un acte de courtoisie artistique et d’à-propos du meilleur goût. Le concert, d’après l’affiche, commençait par la symphonie en ut mineur de Beethoven ; mais M. Pasdeloup a voulu débuter, devant ses auditeurs rouennais, par un hommage adressé à leur illustre compatriote Boieldieu. On a été tout surpris en entendant, au lieu du sombre motif de la symphonie en ut mineur, le tremolo sur l’accord en majeur de l’ouverture de la Dame blanche. M. Pasdeloup et son orchestre n’avaient pas besoin de patronage, mais ils ne pouvaient pas en invoquer un avec plus de sentiment artistique. En effet, ce n’était pas comme attraction, comme réclame, qu’ils avaient pensé à la charmante ouverture de Boieldieu : si telle eût été leur intention, ils auraient fait figurer ce morceau sur leur programme. Mais non ; c’est lorsque le sort de leur concert était matériellement décidé qu’ils ont fait cette galanterie à leurs souscripteurs. C’est une délicate attention dont il faut leur savoir d’autant plus de gré, que, par la fine et chaleureuse interprétation qu’ils ont donnée à cette ouverture, ils ont fourni au public de Rouen une nouvelle occasion d’applaudir avec transport l’œuvre du célèbre compositeur rouennais.

Nous avons souvent parlé des concerts Pasdeloup et, récemment encore, nous admirions la remarquable exécution de la neuvième symphonie, avec chœur, de Beethoven, que nous venions d’entendre à Paris, au festival organisé en l’honneur de ce grand génie. Quelle énergie, quels pénétrants accents et quelle clarté dans le premier allegro, chef-d’œuvre d’unité et de sentiment pathétique ! Quelle suavité, quelle tendresse dans les gracieuses et touchantes cantilènes de l’andante ! Que de caprice et d’humour dans le scherzo ! Que de grandeur, de solennité, de magnificence dans l’exposition du finale et dans tous les détails de cette conception vraiment épique ! L’ensemble de l’œuvre, les nuances les plus délicates, les contrastes les plus saisissants, tout est senti et rendu avec une franchise et une chaleur d’exécution qui font honneur à celui qui, par son impulsion, donne le mouvement et la vie à cette masse orchestrale, si bien disciplinée et composée de solistes si distingués.

Mêmes merveilles d’interprétation dans l’Hymne harmonieuse d’Haydn, jouée par tous les instruments à cordes ; dans la fantastique ouverture d’Oberon, de Weber ; dans les fragments mélodramatiques que Mendelssohn a composés pour le drame de Shakespeare, le Songe d’une nuit d’été, comme Beethoven en a écrit pour les Ruines d’Athènes, de Kotzebue, et qui sont de véritables concertos d’orchestre, où tous les timbres chantent tour à tour comme dans une symphonie concertante. Tous les morceaux symphoniques ont produit la plus profonde impression.

L’effet ressenti par le public à ces nouvelles et saisissantes auditions nous a rappelé les émotions, les délices, les entraînements du public parisien au premier concert populaire que nous avons eu le bonheur d’entendre. À Rouen, comme à Paris c’était un silence religieux, une attention soutenue, une volonté absolue et, au besoin, énergiquement exprimée aux importuns, de ne pas perdre une seule note de cette musique si attachante et si imposante à la fois ; et puis c’étaient d’irrésistibles élans qui se traduisaient en acclamations. La soirée d’hier a eu tous les caractères d’une fête et laissera de bien délicieux souvenirs à tous ceux qui ont pu y assister.

Après la symphonie, après l’orchestre qui passe avant tout, nous avons à parler de M. Leroy, le clarinettiste par excellence, dont à propos du dernier concert d’Elbeuf, dont il a partagé les honneurs avec Mme Marie Sax, nous avons analysé le superbe talent : pureté exquise de son, de style, d’exécution et de sentiment musical, voilà les rares qualités qu’il nous a fait admirer hier encore dans l’andante du quintette de Mozart, qu’il a joué dans la perfection avec tous les instruments à cordes. M. Leroy a vivement touché son auditoire, qui le lui a prouvé par d’unanimes bravos et un chaleureux rappel.

L’effet qu’il a produit hier est au-dessus de tous les souvenirs que les dilettantes rouennais pouvaient avoir conservés du violon et du prestige de ce roi des instruments. C’est que Sivori est le virtuose le plus complet que nous connaissions. Nous n’avons jamais entendu un son, nous ne dirons pas plus juste, mais aussi imperturbablement juste. L’éblouissante maëstria de son archet, la prodigieuse habileté de sa main gauche, son aisance et son calme parfait dans toutes les difficultés, son chant plein d’âme, la chaleur contenue et pour cela puissante et communicative de son jeu, le sentiment musical qui ne cesse jamais de régler et d’inspirer son exécution, son goût exquis sa grâce, son expression, sa verve, font de son talent quelque chose d’unique, qui charme, qui fascine, qui entraîne.

Pour Sivori le tour de force n’existe plus, et pourtant il en fait d’impossibles pour tout autre que lui ; mais c’est si facile, si pur, si infaillible et si ravissant, que la difficulté vaincue est insaisissable, et qu’on ne perçoit que la séduction. On ne saurait décrire les explosions d’admiration et de plaisir qui ont éclatés à tous les solos, à tous les chants, à tous les traits de ce célèbre concerto de Paganini, la Clochette, que Sivori a joué comme le seul élève, le seul héritier, le seul continuateur de ce violoniste phénoménal, dont l’école n’aurait pas eu de représentant possible sans Sivori.

Après l’étonnant point d’orgue qu’il ajoute à la fin du premier morceau du concerto, il a été couvert des bravos de toute la salle. Un rappel unanime l’a ramené sur l’estrade, où il a reçu une enthousiaste ovation.

Il a joué ensuite un large et touchant adagio de sa composition, qu’il intercale dans ce concerto, comme introduction au rondo de la Clochette. Cet adagio a vivement impressionné le public, qui a été ébloui, enivré par les spirituelles et gracieuses délicatesses d’exécution que Sivori prodigue dans ce merveilleux rondo. Aussi second rappel et frénétiques applaudissements au violon enchanté et au violoniste enchanteur.

M. Pasdeloup a vraiment tous les mérites dans l’organisation de cette soirée, et nous lui adressons, dès aujourd’hui, toutes nos félicitations, sous peine d’avoir à recommencer ce soir tous nos compliments, tous nos éloges, à propos du second concert, qui a lieu aujourd’hui, à deux heures, et qui ne le cèdera en rien au premier. Nous nous attendons bien aux mêmes ravissements artistiques, et nous pensons bien que les auditeurs seront au moins aussi nombreux qu’hier.

M. Pasdeloup a le don de comprendre le programme et la dimension des concerts. Jamais de longueur, et, par conséquent, toute fatigue impossible ; c’est là un grand art. De plus, il n’oublie rien ; il sait faire des changements presque à vue. Il avait métamorphosé la salle du cirque Sainte-Marie, qui était devenue vraiment élégante. Un brillant éclairage, de la verdure, des fleurs, des statuettes à chaque pilier et, sur les parois de la salle, des médaillons portant sur un fond d’azur les noms de nos grands musiciens : Rameau, Boieldieu, Sébastien Bach, Hændel, Mozart, Beethoven, etc. ; tout cela formait un coup d’œil charmant.

On nous a dit que cette décoration était l’ouvrage de M. Poitevin ; nous lui en faisons de sincères compliments. De plus, toutes les places étaient commodément disposées et de manière à éviter toute espèce de désordre. L’aspect de cette salle et de son ornementation ravivait le désir que tout le monde à Rouen éprouve de voir enfin construire une salle de concerts dans notre ville, qui en a besoin depuis bien des années.

En attendant, aujourd’hui second et dernier concert populaire de M. Pasdeloup dans la salle du cirque Sainte-Marie, où le premier a été si brillant.

Amédée Méreaux.