Injustement oublié aujourd’hui, Le Rêve d’Alfred Bruneau (1857-1934) et d’Émile Zola (1840-1902) constitue une œuvre marquante de la fin du xixe siècle, comme le souligne Koechlin : « On peut retenir des dates dans l’histoire du théâtre lyrique français : Faust (1859), Carmen (1875), le Rêve (1891), Pelléas (1902) » (Ch. Koechlin, Debussy, Paris, Laurens, 1941, p. 28). Au-delà de ses réelles qualités dramatiques et musicales, ce « drame lyrique » en 4 actes marque en effet l’introduction du naturalisme sur la scène lyrique française. Sa création fut d’autant plus un événement que Zola faisait ses premiers pas à l’opéra avec un ouvrage dont il supervise l’écriture du livret que Louis Gallet tire de son roman éponyme, extrait des Rougon-Macquart. Quant à Bruneau, élève de Massenet au Conservatoire et titulaire d’un second prix de Rome, il allait devenir avec cet ouvrage le porte-drapeau de la jeune école française et poursuivre sa collaboration avec Zola : suivront rapidement L’Attaque du moulin (1893), toujours sur un livret adapté d’une nouvelle de Zola par Gallet, puis Messidor (1897) et L’Ouragan (1901), Zola écrivant cette fois entièrement ses livrets pour lesquels, sur les conseils de Bruneau, il préfère la prose à la traditionnelle versification. Sa disparition en 1902 mettra brutalement un terme à une collaboration qui, en associant un écrivain de renom à un compositeur, préfigure celle de Richard Strauss avec Hugo von Hofmannsthal. Cependant, Bruneau donnera encore L’Enfant Roi (1905), sur un livret achevé par Zola peu avant sa mort, et adaptera lui-même à la scène Naïs Micoulin (1907), La Faute de l’abbé Mouret (1907) puis Les Quatre journées (1916).

Historical context

En 1887, Bruneau rencontre un succès d’estime avec son premier opéra, Kérim, marqué par son caractère orientalisant. L’année suivante, il demande pourtant à Zola, alors au fait de sa gloire, l’autorisation de porter à la scène La Faute de l’abbé Mouret. Mais, ayant déjà promis son roman à Massenet, Zola propose au jeune compositeur de mettre en musique son nouveau roman, Le Rêve, qu’il est sur le point de publier. La presse s’intéresse alors vivement à ce projet qu’elle suit presque au jour le jour, car il associe un jeune compositeur à un écrivain de renom, connu pour ses réserves qu’il a souvent exprimées envers le genre opéra. La création du Rêve est donc vivement attendue d’autant qu’elle fait l’objet de multiples rebondissements (incertitudes du théâtre pouvant l’accueillir, maladie du ténor), l’ouvrage trouvant in fine refuge à l’Opéra-Comique.

Précédée d’entretiens que les auteurs accordent régulièrement à la presse, la première fait ainsi l’objet de nombreux articles ou comptes rendus dans un contexte où plane l’ombre de Wagner. Sans compter la présence de personnages en costumes contemporains, la question du livret (sujet ou écriture), les motifs de rappels, les audaces du langage harmonique, dont Debussy fera son miel, et la déclamation continue, que Bruneau adopte le plus souvent, sont au cœur de vives polémiques : Le Rêve rompt avec les traditions de l’opéra-comique et préfigure la révolution à venir de Pelléas. L’ouvrage rencontre toutefois un succès grandissant puisqu’il est repris dès septembre à la salle Favart avant d’être donné à Londres ou Bruxelles puis, dès l’année suivante, à Hambourg, où Mahler en dirige les représentations. Il fait encore l’admiration de Chabrier, de Strauss ou de Milhaud qui, lors de sa reprise à l’Opéra-Comique en 1939, écrira : « Près de cinquante ans après, l’œuvre d’Alfred Bruneau garde une fraîcheur, une force dramatique, une sensibilité intense absolument intactes » (« La reprise du Rêve à l’Opéra-Comique », 27 février 1939, Paris, BnF, Bibl.-musée de l’Opéra, Dossier d’œuvre). Depuis sa dernière réapparition à la scène en 1947, l’opéra de Bruneau et Zola attend encore sa résurrection malgré une exécution en concert en 2003 à Radio-France.

Sources and protocol

Le corpus d’articles présentés ici a été constitué en grande partie à partir de coupures de presse que Bruneau a recueillies lui-même et collationnées tout au long de sa vie dans plusieurs recueils factices aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France (Département de la Musique, VMC 3091). Les dates des périodiques figurant dans le présent dossier sont pour la plupart issues de ces recueils mais elles comportent une marge d’erreur possible : quant la date ne figure pas sur la coupure, Bruneau l’a ajoutée à la main. Certaines ont été aisément vérifiées, voire corrigées, contrairement à d’autres, certains périodiques étant plus ou moins faciles d’accès. Enfin, les majuscules ont été accentuées et la présentation des titres d’œuvres normalisée. En revanche, les graphies fautives ou incohérences sont signalées par un [sic].

La transcription des articles du présent dossier a été effectuée dans le cadre d’un séminaire de master donné par Jean-Christophe Branger à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne et auquel ont participé Marie Berginiat, Jules-Adrien Borel, Charlotte Brouard-Tartarin, Jérémie Brun, Elsa Chassagneux, Benoit Combréas, Quentin Desgeorges, Romain Fargeix, Alexis Gipoulou, Laure Gouga, Marie-Charlotte Gravillon, Bertille Jouve, Irène Laporte, Boris Lebas, Mélodie Lyonnet, Arthur Olagnon, Jeannette Thivend, Laura Varache.

Select bibliography

Bibliothèque nationale de France, Le Rêve, un roman d’Émile Zola, dossier d’œuvre [en ligne] (consulté le 10 février 2015).

Jean-Christophe Branger, « Le Rêve d’Alfred Bruneau : un opéra pré-debussyste ? », Pelléas et Mélisande cent après : études et documents, Jean-Christophe Branger, Sylvie Douche et Denis Herlin (dir.), Lyon, Symétrie, 2012, p. 177-194.

Jean-Christophe Branger, « Une relation amicale et musicale méconnue : Richard Strauss et Alfred Bruneau », Études germaniques, 1/2002, p. 63-79.

Jean-Christophe Branger, « Charles Koechlin et Alfred Bruneau : entre critique et admiration », Philippe Cathé, Sylvie Douche et Michel Duchesneau (dir.), Charles Koechlin, compositeur et humaniste, Paris, Vrin, 2010, p. 511-525.

Jean-Christophe Branger (éd.), Alfred Bruneau : un compositeur au cœur de la bataille naturaliste. Lettres à Étienne Destranges. Paris-Nantes 1891-1915, Paris, Champion, 2003.

Alfred Bruneau, À l’ombre d’un grand cœur, Paris, Charpentier, [1931].

Étienne Destranges, Le Rêve. Étude thématique et analytique de la partition, Paris, Fischbacher, 1896.

Steven Huebner, « Naturalism and supernaturalism in Alfred Bruneau’s Le Rêve », Cambridge Opera Journal, n° 1, mars 1999, vol. 11, p. 77-101.

Manfred Kelkel, Naturalisme, vérisme et réalisme dans l’opéra, Paris, Vrin, 1984.

Charles Koechlin, Esthétique et langage musical, écrits présentés par Michel Duchesneau, Sprimont, Mardaga, 2006.

Richard Langham-Smith, « Quelques aspects du langage musical d’Alfred Bruneau », in Jean-Christophe Branger et Alban Ramaut (dir.), Le Naturalisme sur la scène lyrique, Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2004, p. 80-93.

Jean-Sébastien Macke, Émile Zola – Alfred Bruneau : Pour un théâtre lyrique naturaliste, Thèse de littérature française sous la direction d’Alain Pagès, Université de Reims, 2003.

To cite this dossier

Jean-Christophe Branger (ed.), «Le Rêve d’Alfred Bruneau», Dezède [online]. dezede.org/dossiers/id/84/ (consult the Aug. 26, 2019).